L'Apothicaire, romans et autres textes en ligne

Amuse-gueules - Toniques  - Purgatifs - Élixirs - Onguents - La Totale - Votre Cure

Motivations de l'auteur ----------------------
e-mail---------------------------- Racine du site

Vos commentaires sur ma page MySpace

Vénitiennes Mascarades, nouvelle écourtée

        Ah, Venise, son carnaval et ses mascarades, je ne suis pas prêt de les oublier, madame la Marquise !

Nous étions en 1740. J'étais bien jeune, et le maestro Vivaldi vivait encore. La fête donnait sa pleine démesure dans la cité des Doges, et vous auriez bien été en peine de reconnaître votre propre mari au hasard des venelles.

        Tel qui dans la vie avait coutume d'arborer sa tête de dogue ou de cochon au soleil, avait ici l'occasion de l'ennoblir sous un masque d'aristocrate à la pâle figure et au regard de sphynx. Le marchand de vin se retrouvait Duc, et aux filles à cent ducats on donnait de l'Altesse.

        Certes, il y avait bien les carabins, étudiants en médecine, qui trouvaient spirituel de se grimer en "docteurs de la peste" au nez busqué. Mais pour oser porter de telles gargouilles en cuir bouilli, il fallait être beau et en être sûr, ce qui n'était pas mon cas.

        N'ayant rien d'un Apollon, je cherchais, comme la plupart des gens, à rehausser mon ordinaire. Ainsi me déguisais-je en Prince de la Nuit. Un grand panache gris retombait du sommet de mon masque à face de lion jusques à mon épaule droite que recouvrait une cape rouge et noire et, par ma foi, apprêté de la sorte, je ne manquais pas d'allure. D'autant que j'étais svelte et qu'un collant de page moulait le bas de mon corps jusqu'à l'indécence, car mon pourpoint de soie bouffante strié de raies alternativement jaunes et bleues se prolongeait par une jupe très courte pas plus longue que ma main.

        Jamais je n'eusse consenti à sortir ainsi paré, si mon visage n'eût été à couvert. Je ressemblais à quelque ménestrel imberbe des temps jadis. Il ne me manquait plus que la mandoline.

        Heureusement, dans le café Florian, sous les arcades de la Piazza San Marco, un autre que moi s'en chargea. Bien à l'abri, je sirotais un chocolat chaud et mousseux à souhait, breuvage qui faisait fureur depuis peu à Venise. Cela me changeait de cette boisson énervante que nous devons à un marchand Turc qui dut prendre notre Basilique pour quelque édifice de Constantinople.

        Par ces frimas de Février, ce n'était pas du luxe, et ma colerette blanche ne me réchauffait guère la gorge.

        J'aimais bien ce café pour son intimité, car il se découpait en petits compartiments ornés de peintures murales qui vous donnait le sentiment d'être chez vous.

        J'en étais là de ma dégustation solitaire, à demi perdu dans mes rêveries, et j'humais l'air de la pièce emplie d'une myriade d'odeurs, lorsque soudain une senteur, à la fois plus subtile et plus prononcée que les autres attira mon attention.

        Un mélange d'essences de bois rare tels le santal ou le cèdre, entrecoupé de rose et de jasmin, peut-être une touche de noix muscade, je ne saurais le dire. Une invitation au voyage, une parfaite alchimie.

        Je ne pus résister à la tentation d'en connaître la source. Remontant les effluves qui me venaient par bouffées, j'avisai le compartiment voisin. Une femme était simplement assise là, seule, comme étrangère aux festivités. Un grand calme en émanait, ses gestes étaient lents et mesurés, son port altier.

        Quand je dis une femme, c'est au jugé de sa manière de porter la tasse à sa bouche et aux légères ondulations qui lui parcouraient le corps lorsqu'elle bougeait. Car ne dérogeant pas à la règle, son visage se dissimulait derrière un loup auquel pendait une voilette en dentelles noires. Un chapeau en tricorne recouvrant des cheveux noués en catogan qu'enserrait un filet, une chemise blanche, des gants et des bottes de corsaire achevaient le portrait. Curieuse alliance de rigueur et de féminité qui me plongeait dans un étonnement trouble. Qui était cette mystérieuse inconnue ? Où habitait-elle ? Et quel était son nom ?

        Ne semblant pas s'apercevoir de ma présence, la dame se leva et partit vers la porte. Intrigué par ce personnage qui ne cadrait pas avec le décor, je résolus, coûte que coûte, de percer son secret avant qu'il fût minuit. Je lui emboîtai donc le pas.

        Je la suivais comme un chasseur suit son gibier, quinze mètres en retrait, rasant les murs, me fondant dans les ombres.

        Elle contourna le Palais des Doges en direction des quais. Elle appela un gondolier et emprunta le canal qui passe sous le Pont des Soupirs, l'ancien lieu de réclusion que Casanova rendrait bientôt célèbre en fuyant par les toits.

        J'empruntai ma propre gondole pour persévérer dans ma filature, car par chance elle était de ce côté-ci, mon fidèle conducteur m'y attendant à tout instant. Soit que les rues fussent étroites, que les silhouettes projetées par la lanterne fussent gigantesques, ou que le brouillard sorti des eaux gagnât en épaisseur, j'eus l'impression d'entrer au royaume des morts par le fleuve Styx en compagnie du nautonier Charon.

        Nous parcourûmes ainsi une bonne partie de la ville une heure durant, tournant au hasard des croisements, zigzaguant dans ce labyrinthe aquatique, deça delà. Tant et si bien que je perdis tout repère et ne savais plus où j'étais.

        Nous accostâmes enfin.

        La belle inconnue toucha terre et la chasse reprit. Le quartier semblait étrangement fréquenté. Là, une matronne surgissant d'un recoin promenait un rat en laisse ; ici, trois masques de cauchemar sortaient des brumes ; plus loin, un groupe de mendiants se dégelaient les mains autour d'un brasero.

        --La charité, s'il vous-plaît ! me lança l'un d'entre eux en m'exhibant un moignon et l'oeil crevé de son compère d'infortune.

        Mi peiné, mi dégoûté, je lui donnai vite l'obole, et repris mon enquête. Mais peste ! il avait suffi d'un moment de distraction pour que la dame s'évaporât, avalée par la nuit.

        J'enrageais contre l'énergumène qui m'avait interpelé au plus mauvais moment de ma traque. Ah, l'idiot ! J'avais faim, j'avais froid, et j'étais aussi désorienté que le Petit Poucet dans les bois. Et encore, il avait ses cailloux, lui.

        Bredouille, je repartis d'où j'étais venu, ou du moins le croyais-je. Alors que j'avais enfilé trois portiques et traversé deux cours, je sentis une présence dans mon dos.

        --C'est ici ! dit une voix. Vous êtes arrivé.

        Faisant volte-face, quelle fut ma surprise de reconnaître la femme de tantôt. Ne me laissant pas le temps de réagir, elle ajouta, me désignant du doigt une porte entrebaillée :

        --Entrez-donc, puisque vous êtes là.

        Vous pensez bien, madame la Marquise, si je m'exécutai ! Trop heureux d'arriver à mes fins, mais par des voies inattendues, ce qui me décontenançait. Mais bon, je n'allais pas m'en plaindre ! Je voulais voir, et donc je verrais.

        À peine franchi le seuil de sa demeure, refermée la porte et un lourd rideau de taffetas tiré par derrière, la dame me jeta :

        --Maintenant, ôte-moi cet accoûtrement ridicule. Chez moi on ne porte pas de masque.


        Quant à ce que me fit cette femme, madame la Marquise,  je n'oserais le narrer en votre salon. Le lustre en tomberait. Il est de ces détails qui ne doivent point sortir des alcôves. Littérature et  réputations y perdraient.  Mais si vous tenez absolument à savoir, conviez-moi ce soir en vos secrets logis, peut-être vous en dirai-je plus... Sinon, demandez à votre soeur : elle y était !

© Joël Médina alias l'Apothicaire, 2006

http://apothicaire.fr


Amuse-gueules - Toniques  - Purgatifs - Élixirs - Onguents - La Totale - Votre Cure  

Mettez-nous en marque-page communautaire !

Digg it!Digg it! del.icio.us it!Del.icio.us it! Scoop it!Scoop it! Fuzz it!Fuzz it! Nuouz Ca!Nuouz Ca!

.