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La Dernière Lettre du Scribe, nouvelle épistolaire





        À une reine qui ne s'appelle pas Tanit



        « Ô Tanit, grande reine ! Merveille du jour. Tu mourus sans voir celui qui, surgi de l'ombre, osa te frapper 

par derrière. Mais moi, Horep, ton fidèle scribe à qui tu rendis les dévotions à ta personne si douces, par Thot, 

mon dieu tutélaire, et par le Nil sacré je te le jure, je trouverai ton assassin et tu seras vengée.


        Déjà, quand périt ton fils de cinq ans, Ipy, que tu avais eu de ta liaison avec Sout, ton général, des suites 

de la morsure d'un cobra qu'attira le son de la flûte dont il jouait, je savais que le ver était dans le fruit.


        À rien ne servit de faire écarteler ton eunuque About au motif de lui avoir offert cette flûte. Il n'aurait jamais 

comploté contre toi. Il te vénérait. Il suffit de voir avec quelle joie il préparait ton bain. Je le trouvais bien fervent, 

du reste, pour un eunuque... Non, ce serpent-là n'entra point dans tes appartements par hasard. Quelque main 

bien intentionnée lui facilita le chemin, j'en jurerais ! Qui sait si ta suivante Hori n'a pas déposé la couffe qui 

contenait le reptile ? Je l'ai toujours pensé jalouse de ton succès auprès des hommes, elle qui est si laide, et que

personne ne regarde.


        Tu étais la fille de Rahotep, fils adoptif unique du grand Ramsès, et de Nofret, fille du même roi. Avec de 

tels ascendants tu aurais pu accomplir, au cours de ton règne, de si merveilleuses choses ! Mais le destin ne le 

voulut pas. Seule Isis, dont nul mortel n'a levé le voile, connaît la vérité. Cette déesse, à l'instar d'Amon et de 

Bubastis, patronne des chats, fut d'ailleurs remise au goût du jour par ta mère Nofret, après l'embaumement de 

Rahotep. Quand elle eut Khéti et Kanifer, deux enfants illégitimes avec deux amants de passage, sa religion 

changea. Ils n'en sont pas moins tes demi-frère et soeur ! 


        Et je me demande si ta fin prématurée n'est pas la conséquence du courroux de ces anciens dieux que 

l'on n'honore plus depuis. Ou de l'un de leurs grands prêtres destitués, Snefrou, par exemple. Car je ne 

t'apprendrai rien en te disant que, du temps de ton grand-père, le culte officiel se portait vers Aton et Râ, les

dieux solaires, dont Snefrou avait la charge. Qu'il ait nourri envers ton auguste personne quelque ressentiment 

ne m'étonnerait guère, puisque, en vraie fille de ta mère, tu perpétuas sa réforme.


        D'autant plus que mes raisonnables présomptions s'étayent sur le fait que Snefrou fréquente beaucoup 

Khéti, ces derniers temps. Et tu sais que, n'étant pas fils de Rahotep, ton demi-frère ne pouvait, comme toi, 

prétendre à la légitimité du trône. Désormais, en tant que petit fils de Ramsès, il le peut ! Nul n'ignore plus, dans 

le royaume, combien il te haïssait d'être relégué à la tâche subalterne de Grand Intendant des récoltes. Poste 

pour lequel bien d'autres se battraient...

        En tout cas, c'est ce que je leur dirai, moi, aux juges du Grand Tribunal. Car j'ordonnerai une enquête. En 

ma qualité de scribe royal, j'ai le droit de saisir de telles instances. Et, n'en doute pas, ils me croiront ! Surtout 

quand Kanifer, ta demi-soeur, que je soupçonne de m'aimer dans le secret de son coeur, appuiera mes propos. 

Il est vrai qu'une fois Khéti banni ou jeté en pâture aux crocodiles sacrés, elle règnerait sans partage sur toute 

l'Égypte...

        Mais dis-moi, grande reine que j'adulais par dessus tout, pourquoi a-t-il fallu que tu me dises que j'écrivais 

mal et que tu me remplacerais par le scribe Ménès ? Méchante ! Moi qui t'avais voué mon existence. Moi qui,

pour toi, n'épargnais point ma peine. Moi, à qui tu ne jetais pas l'once d'un regard ?


        Pourtant, tu n'étais pas farouche. Tu as reçu dans ta couche tant de personnages aussi rustres les uns 

que les autres, ne comprenant pas seulement les rudiments des lettres et des arts. Des soldats de ta garde 

rapprochée, de riches marchands d'étoffes, des ouvriers bâtisseurs de pyramides aux doigts calleux...

Pas un seul clerc dans le lot. Que des Ânes !

        Lorsque j'ai voulu t'embrasser, tu as ri en te moquant de moi ! Cervelle d'oiseau ! Tu es bien avancée, 

maintenant... Es-tu contente ? Oui, il fallait bien que je te tue de mes propres mains, en enfonçant ma plume de 

"mauvais scribe" dans ta nuque d'idiote ! Tu l'avais bien cherché, avec tes grands airs. Ce fut bref, et tu ne

me vis point venir. Aussi voulais-je t'en informer. Sans quoi, mon plaisir y perdrait.


        Car vois-tu, ô Tanit, je veux bien à la rigueur changer de reine, cela revigore mon inspiration, mais qu'une 

reine me change contre un autre scribe, toute reine qu'elle soit, je ne l'accepte pas. Sache-le, l'orgueil d'un 

scribe plane plus haut que celui des monarques. Pourquoi, en effet, s'abaisserait-on à vous flatter de nos écrits 

si ce n'était pour en tirer quelque grandeur ? Une gloire posthume ? Et que seriez-vous aux yeux de l'histoire, si 

nous n'étions pas là pour coucher vos moindres actes sur papyrus sacré ?


        Mais, suis-je bête, pourquoi je te raconte tout cela, puisque tu es morte, future momie sèche ? Je vais de 

ce pas confier cette missive au chacal Anubis, le passeur des morts. Sait-on jamais ? Peut-être qu'il te la 

portera au royaume des ombres... Si du moins tu sais lire. À moins qu'il ne t'en fasse lecture soi-même...

Ah, ah, ah ! ... »


        Trois mille ans plus tard, des archéologues retrouvèrent le squelette d'Horep dans la grotte où il s'était isolé 

pour écrire sa lettre, toujours à ses côtés. Bien conservée grâce au faible taux d'humidité. Sur le sol, on 

découvrit des noyaux de datte, dont un tout près de ce qui avait été jadis sa bouche. Le résultat des analyses fut 

formel : mort étouffé. Par une datte. En riant.


        Qui que vous soyez, que le trépas ne vous surprenne pas au cours d'une trop vilaine rédaction. Il est, je 

vous le dis, de meilleures épitaphes.




© Joël Médina alias l'Apothicaire, Mai 2007

http://apothicaire.fr


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