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La Fée, l'Ogre, et le Chapeau Magique, conte





À la Fée de mes songes




(1)- L'Ancêtre




    Dans un lointain royaume dont on ne sait pas le nom, entre Bretagne et verte Erin, vivait un oiseleur. Il 

capturait chaque jour, dans ses rets ou à la glu, quelques oiseaux étourdis qu'il vendait au marché.


    Était-ce de les voir voleter de ça de là qui lui donna l'envie, toujours est-il que
le soir tombé, en dépit de sa 

fatigue, le jeune Cédric s'essayait à la poésie. Certes, les plumes ne lui manquaient pas, ni l'encre, ni le 

papier, mais son esprit, lui, ne quittait pas le sol. Les images couraient dans sa tête, mais au moment d'écrire,

aucun mot ne venait. Les visions repartaient par la fenêtre. Elles rejoignaient les hirondelles qui se moquaient 

de lui.

    Dépité, Cédric vint consulter son grand-père, un alchimiste à la retraite qui finissait ses jours dans la 

maison des vieux.

    --Mon petit, l'inspiration est chose capricieuse, lui dit-il. Un voilier perdu au coeur des flots. Sujet à la houle 

et au vent. Il y faut un solide gréement et un bon gouvernail. Elle se nourrit de passion et de raison. La 

passion, c'est le vent. Sans lui, on ne peut avancer, mais en excès, la mâture craque. La raison, c'est la barre.

Si tu la lâches, tu n'iras nulle part. Tu tourneras en rond ou tu chavireras. À toi de concilier ces deux aspects 

de ta nature qui sans cesse se battent.


    --Mais grand-père, vous qui savez tirer l'or du sable, vous avez bien une idée. Une méthode ? Une recette ?


    --Hélas, Cédric, pas la moindre. Regarde-moi. Je suis âgé. Je mourrai d'ici peu. Mort et ignorant. Je ne 

sais rien !


    --Oh, grand-père...


    --Si, si, je t'assure. Je n'ai d'alchimiste que le nom. Ce que l'Univers contient de semences éternelles, aucun

livre ne me l'a montré. Imposture ! Les sept pièces d'or qui me restent, je ne les ai pas créées. C'est le simple 

résidu de la fortune héritée de mes parents que j'ai englouti dans une folle entreprise. Je te les donne. Je 

serais capable de les boire ! Je te donne aussi mon âne, mon chat, et mon pigeon voyageur.


    --Merci, grand-père. Mais qu'en ferai-je ?


    --Et moi donc ! Tout ce que je sais, c'est qu'il existe au Ponant, près des falaises qui finissent la terre, un 

cheval doté d'une paire d'ailes. Celui qui parvient à monter dessus s'envole avec lui jusqu'aux plus hautes 

sphères du génie, dans une fougueuse cavalcade remplie de joie et de poésie. Alors, mon enfant, pars avec 

ce que je t'ai donné, passe la rivière qui nous sépare des terres de l'Ouest, et va jusqu'à l'océan. Le feu de la 

vie chauffe tes veines. Tu es jeune et fort. Tu réussiras là où j'ai échoué. Vas-y !


    --La route est sans doute longue et périlleuse. Avec quels moyens puis-je me lancer dans un tel parcours ?


    --L'âne te portera. Le pigeon sera ta boussole. Et le chat pêchera le poisson que tu mangeras, lorsque tu 

seras lassé de tendre des pièges aux cailles. Quant à l'or, méfie-toi. N'en uses qu'en cas d'extrême urgence. 

Ce vil métal attire sur soi le malheur. Si j'avais su ! Évite villes et tripots, et bois l'eau des sources. Allez, va !






(2)- Le Passeur



    Dès le lendemain, notre oiseleur partit avec ses trois animaux et ses sept pièces d'or, baluchon à l'épaule. Il 

franchit donc la fameuse rivière. Comme il n'existait ni pont, ni gué pour traverser à sec, Cédric dut bien se 

résoudre à payer les services d'un passeur. Le chat, qui n'aimait guère l'eau, se fit longtemps prier pour 

monter sur le bac.


    --Où te rends-tu donc, mon gars ? lui demanda l'homme, tout en tirant sur le cable.


    --Je pars quérir l'inspiration au Ponant, là où vit un cheval ailé.


    --Un cheval ailé ? Jamais entendu parler. Pourtant, des chevaux, j'en ai passé quelques uns. Pour moi, ce 

sont des racontars. Ça n'existe pas.


    Et quand on eut atteint l'autre rive et que Cédric l'eut payé d'une pièce d'or, lui d'ajouter, les yeux brillants :


    --Mais tu es riche comme Crésus, dis-donc ! Avec tes habits rapiécés, ton baudet, ton chat et ton volatile, 

je t'avais pris pour un pauvre paysan. Un cheval ailé ? Mais bien sûr ! À toi, qui as de quoi te payer tes rêves, 

je peux bien le dire. Je ne voulais pas te donner de faux espoirs. Il existe. Même qu'il est blanc, que sa

queue est longue et fourchue. Mon cousin tavernier qui tient commerce à deux lieues d'ici te le confirmera. Il 

a déjà vu la bête. Juré sur le chapeau de la fée Astrid.


    --La fée Astrid ?


    --Oui, c'est une belle fée qui vit près d'une source. La légende dit que c'est la fille du soleil et de la neige, 

d'où son teint très pâle. Son chapeau est une corne d'abondance. Quiconque s'en empare entasse vite les 

trésors. Tout le monde voudrait le lui prendre. Faut-il encore la trouver !






(3)- La Potion




    Cédric remercia le passeur et reprit sa route avec ses trois amis. L'âne avança sans trop de réticence tout 

d'abord. Mais cela ne dura guère. À chaque fois que l'on abordait un tournant, la cadence tombait un peu plus 

bas. L'animal n'en faisait qu'à sa guise. Son tempo se réglait au rythme des chardons qu'il mangeait, ou du 

murmure d'un ruisseau qui le faisait repartir d'un coup, pour vite étancher sa soif.


    Une roulotte les rattrapa. Deux chevaux la tiraient. Le conducteur, maigre comme un épouvantail, était vêtu 

d'une redingote trop courte aux manches, et d'un grand gibus. Curieux personnage...


    --Et bien, jeune homme, dit-il. Vous avez quelques difficultés à faire entendre raison à votre monture, à ce 

qu'il semble.


    --Oui. Et je me demande si je parviendrai à bon port !


    L'attelage se gara en bord de route, et l'homme descendit.


    --Un problème avec votre âne ? dit-il. Qu'à cela ne tienne, j'ai la solution à vos ennuis. Je suis marchand de 

potions, et, croyez-moi, j'ai celle qu'il convient d'administrer à cette bête rétive.


    --Ah ?


    --Oui. Permettez-moi de me présenter : Docteur Miracle.


    C'était, en effet, ce que l'on voyait écrit en grosses lettres rouges sur le côté de la roulotte en bois qui 

s'ouvrait en auvent. Comme pour les épiciers ambulants.


    Le Docteur prit place dans son officine et commença son numéro de camelot.


    --Je suis, mon cher monsieur, le roi de la potion. Ici, tout pour la fièvre quinte, l'eczéma, la toux, les vers, 

l'indigestion, la tristesse, la paresse ou l'insomnie.


    --Et pour l'inspiration ? Celle des poètes ?


    --L'inspiration ? Ah, pour cela, mieux vaut demander à Pégase.


    --Pégase ?


    --Oui, un cheval volant qu'il convient d'enfourcher les nuits de pleine lune. Né d'une goutte de sang de la 

Méduse que répandit à terre le héros Persée. Il porte le tonnerre et les éclairs de Zeus. Lorsqu'il frappa de ses

sabots le sol, il fit jaillir le Mont Hélicon, demeure des muses, et la source Hippocrène où s'abreuvent les 

poètes. Tagada, tagada, tagada, on peut l'entendre, écoutez !


    --C'est bien lui que je cherche. Oui, c'est lui !


    --Par ici ? On n'est pas vraiment chez les grecs.


    --On m'a dit qu'il habitait les falaises du Ponant, près de l'océan.


    --Mmmoui... c'est possible. Beaucoup de chevaux soignent leurs douleurs en bord d'océan. Mmmoui... J'ai 

même une potion qui hâtera le pas de votre âne. Vous y serez demain ! Juré sur le chapeau de la fée Astrid.


    Et le bon Docteur Miracle exhiba un flacon à Cédric qui mit main à la poche et paya d'une pièce d'or. 

L'homme roula de grands yeux et reprit :


    --Je n'ai pas la monnaie. Mais je vous offre, en supplément, une fiole de grand prix. Le sirop Vespetro. Avec

ça, vous digèrerez même les pierres. Pour l'âne, tout le flacon. L'autre, bien sûr.


    Ayant dit, le Docteur Miracle saisit les rênes de ses chevaux et s'en alla, laissant l'oiseleur, ses bêtes, et 

ses deux bouteilles.


    Cédric but trois gorgées de Vespetro pour faire passer le poisson qui lui pesait sur l'estomac, et dilua 

l'autre substance dans un seau d'eau qu'il donna au baudet. À peine remonté dessus, l'animal se cabra et 

partit au galop. Cédric se retrouva par terre, l'âne déjà loin devant. Et pour achever le tableau, une diarrhée

lui tordit les entrailles et il courut se soulager bien vite : VESPETRO.


    --Sale bonimenteur ! hoqueta l'oiseleur, la face à moitié verte. Si je le retrouve, je lui donne à boire toute la 

fiole.


    Mais le Docteur Miracle s'était évanoui dans la nature, et l'âne avec lui, et lui avec l'âne.





(4)- L'Ivresse




    C'est donc à pieds que se poursuivit la quête de Cédric. La journée avançait plus vite que son équipage. 

Comme il était las, il ne se voyait pas traquer les oiseaux ou remanger du poisson. Alors il se souvint de la 

taverne que tenait le cousin du passeur, et dont se profilait enfin la cheminée.


    --Tant pis, se dit-il. J'en suis quitte pour une troisième pièce d'or. Pardon, grand-père. Mais j'ai l'écuelle aux 

dents et mon ventre n'attendra plus.


    La taverne n'avait rien d'un restaurant de luxe, mais c'était la seule aire de repos trois lieues à la ronde. 

Cédric laissa son chat et son pigeon, qui s'entendaient à merveille, et entra.


    Trois tables et le comptoir. Deux tables occupées. L'une par des joueurs de dés, l'autre par trois hommes à 

la mine patibulaire, les dents noires et mal rasés.


    Cédric s'assit à la table vide.


    --Ah ! un double six, pour une fois. Ça serait bien que j'y arrive, dit un joueur de dés.


    --Tu n'as qu'à souffler sur tes doigts, lui dit son vis-à-vis en ricanant. Qui sait ? Peut-être que l'inspiration te 

viendra.


    --L'inspiration ! C'est justement ce qu'il me faut ! s'écria l'oiseleur.


    --Et pour monsieur, ça sera ? lui demanda sur un ton insistant le tavernier. Vous avez de quoi, j'espère.


    Le tavernier se méfiait du nouvel arrivant et de son aspect piteux.


    --Mais oui. Tenez, une belle pièce d'or.


    Les trois compères assis à la table voisine se regardèrent sans mot dire. Puis l'un d'entre eux se leva et 

parla :


    --Ce jeune homme nous fera-t-il l'honneur de manger et trinquer avec nous ?


    --Trop aimable. Bien volontiers. Aubergiste, un pichet de rouge et du pâté !


    --Un pichet ? rigola l'homme. Peuh, peuh, peuh ! Buvez plutôt avec nous de ce vin-ci. Il contient tout l'esprit 

de la pomme. La meilleure eau de vie. Très bon pour l'inspiration. Je vous ai entendu, tout-à-l'heure. Alors, 

comme ça, on veut capturer le génie ?


    --Oui. Je suis oiseleur et poète. Et je cherche aussi le cheval Pégase. Un cheval avec des ailes. Il paraît 

que monsieur l'aubergiste l'a déjà vu, d'après son cousin passeur. Blanc, avec une longue queue fourchue.


    --Bien sûr, dit le tavernier. Même qu'il a une langue verte et des griffes aux sabots. Une sacrée bonsoir de 

bête. J'ai dû me pincer pour m'assurer que je ne rêvais pas. Sur le chapeau de la fée Astrid, je le jure.


    Et Cédric but tout le génie de la bouteille d'eau de vie. Nul doute qu'il eut son content de visions. Puis il 

sortitt en titubant de la taverne, après s'être acquitté de son dû.

    Il n'eut pas marché trois cents mètres avec ses deux acolytes, que les trois brigands l'eurent rejoint. Un 

coup de bâton sur le crâne, on prit les quatre écus restants, et la messe fut dite.


    Les larrons prirent la fuite sans se soucier du sort de leur victime, raide étendue. Ils allèrent porter tout droit 

leur butin au repaire de l'ogre qui les commandait. Un grand ogre. L'un de ces géants dont on dut se servir 

pour déplacer les mégalithes de Stonehenge.


    --Comment ! tonna-t-il. C'est là, vils coquins, tout le produit de vos oeuvres du jour ? Vous avez intérêt à 

vous rattraper demain. Sinon, c'est les chiens et la chasse à courre !


    L'ogre avait une passion. Non seulement, sa cupidité le poussait à s'emparer du bien d'autrui par n'importe 

quel moyen, mais sa rapacité se doublait d'une cruauté sans égale. Il prenait plaisir à chasser dans les bois 

ses prisonniers après les avoir relâchés, puis lancé sur eux ses chiens, arbalète en mains. Une espèce

de Comte Zaroff. Après quoi, il les dévorait en compagnie de ses pareils, au cours de sinistres festins. C'était 

un ogre, quoi. Un vrai.


    --Et pendant que j'y songe, reprit-il. Le stupide cheval que vous m'avez apporté l'autre soir ne me sert à 

rien. Je suis trop grand pour le monter. Je le mangerai donc sous peu. Mais je veux que vous me rameniez la 

fée Astrid et son chapeau magique. Ratissez toutes les sources jusqu'à ce que vous la trouviez. Et dare ! 

Depuis qu'on me vante les délices de sa tarte aux pommes, je voudrais bien en savoir le goût.





(5)- La Douceur




    Cédric gisait sur l'herbe. Ses oreilles sifflaient, sa tête était en feu, ses membres endoloris. C'est à ces 

détails qu'il conclut qu'il vivait toujours. On ne souffre pas, au Paradis, du moins à ce qu'on dit.


    Soudain, une merveilleuse vision qu'il ne devait pas à l'eau de vie lui fit oublier qu'il avait mal. Une 

apparition. C'était une très belle jeune femme.


    Simplement vêtue d'une tunique blanche, elle allait pieds nus. La lumière du crépuscule aux doigts dorés 

qui la frappait de dos l'enveloppait d'une douce aura.


    Sa peau était d'un blanc laiteux, ce qui la rendait irréelle.


    --Ne bougez pas ! dit le fantôme. Je vais vous soigner.


    Et la dame passa sur le front et les tempes de Cédric un linge qu'elle avait trempé dans la fontaine 

avoisinante. Puis elle frappa des mains. Aussitôt apparut une biche, et, chose étonnante, elle se laissa traire 

comme on l'eût fait avec une chèvre. Une fois le pot rempli, elle fit boire le lait à Cédric à petites lampées, en 

lui soulevant sa tête avec douceur.


    --Là, ça va aller mieux, dit-elle de sa voix suave. Allez dans ma cabane. Pas trop vite. Vous y dormirez 

jusqu'à ce que vous recouvriez vos forces.


    Alors que Cédric s'installait sur une litière rembourrée de paille, il avisa la porte de la cabane où était 

suspendu au crochet un joli chapeau noir. L'un de ces chapeaux que portent les dames bien nées quand elles 

vont à l'hippodrome le dimanche.


    --La fée Astrid, c'est donc vous ? dit-il à la belle.


    --Astrid, oui. Mais fée, certainement pas !


    --Le chapeau ?


    --Je sais ! Il ne cadre pas avec ma garde-robe de chevrière. C'est tout ce qui reste du temps que j'étais 

princesse dans un autre pays. J'étais si malheureuse que je résolus de m'enfuir. Et voilà.


    --Tout le monde dit que vous êtes une fée, que votre chapeau est magique, et qu'il comble de richesses 

celui qui le possède.


    --Sauf moi ! Ah, les hommes et leur imagination enfièvrée ! Ils voient en moi des tas de choses délirantes. 

L'un croit que je suis une déesse, un autre une muse. Ou bien sa mère. Ou sa fiancée. Ou pire ! Une jeteuse 

de sorts, ou qui sait quoi. En vérité, ils ne projettent sur moi que leurs désirs ou leurs craintes. Je ne suis rien 

de tout cela, mais allez le leur dire ! La plupart ne m'ont jamais vue. Aucun ne me prend pour ce que je suis, 

hélas. Et maintenant dormez ! Assez parlé. Buvez cette tisane, et au lit !


    Le lendemain, une odeur qui mettait en appétit arracha Cédric du sommeil. Signe évident de guérison.


    --Venez manger ! lui dit la belle Astrid.


    --De la tarte aux pommes, du fromage de chèvre et du cidre ? Vous me gâtez, charmante fée !


    --Pourquoi diable persistez-vous...


    --En cet instant, je le veux croire. Sans vous, je serais peut-être mort sur la route. Alors oui, pour moi, vous 

êtes la fée Astrid. Ma bonne fée. S'il y a un service que je puisse vous rendre, une chose qui vous ferait 

plaisir, demandez, exigez, je suis votre obligé.


    --Mangez la tarte, en attendant.


    Ayant mangé, ayant bu, l'oiseleur considéra, non sans regret, qu'il devait mener à terme sa quête.


    --Gente dame, lui-dit-il. Je m'en vais au Ponant chercher un certain cheval blanc nommé Pégase. Dès mon 

retour, je passe vous voir.


    --C'est ce qu'ils disent tous, soupira la fée en levant les yeux au ciel, mais jamais ils ne reviennent. 

L'inspiration, qu'est-ce qu'ils ont tous avec ça ? Pour moi, c'est ce que je vis dans l'instant. L'air que je respire, 

le clapotis de l'eau, le bêlement des chèvres, la libellule qui passe. Que ne donnerais-je pour être libellule ? Et 

vous aussi, vous voulez mon chapeau ?


    --Certes non ! Juste votre sourire. Et je vous laisse en gage de ma promesse mon pigeon voyageur. 

Enfermez-le dans une cage ou attachez-lui une patte, qu'il ne me suive pas. À la moindre difficulté, 

relâchez-le: il me retrouve et j'accours.






(6)- La Logique




    Et Cédric reprit la route avec son chat, le seul ami qui lui restait. Tantôt il le portait dans un panier d'osier 

que lui avait donné Astrid, tantôt il le laissait trotter à ses côtés.


    Quand ils eurent cheminé une demi-journée, alors qu'ils se substantaient tous deux à l'orée d'un bois avec 

des poissons que la bête avait pêché dans un ruisseau des environs, se présenta un pèlerin. La fumée du feu 

avait dû l'attirer.


    L'homme était maigre, ascétique voire, portait une très longue barbe, et il marchait en s'aidant d'une canne. 

Ou plutôt, il boîtait.


    --Auriez-vous la bonté de me faire l'aumône d'un poisson, mes amis ? demanda-t-il. Je vous donnerai 

quelques baies que j'ai ramassé en forêt.


    --C'est une cause entendue. Bienvenue, dit Cédric. Vous n'habitez pas dans le coin ?


    --Non. Dans ce pays de fous, j'aime autant pas ! Je suis un logicien de l'Université en pèlerinage pour 

méditer sur le pragmatisme.


    --Le pragmatisme ?


    --L'art de la raison pratique et du principe de réalité. Toute entreprise peut aboutir, dès lors qu'on la 

décompose en étapes simples et claires pour l'esprit. On peut tout expliquer par A plus B. La fantaisie n'existe 

pas. C'est le refuge et la consolation des faibles et des idiots. Quant au rêve, il n'est que perte de temps.


    --Et l'inspiration ? Le cheval ailé...


    --Des fables, jeune homme, des fables. Vous n'y croyez pas, j'espère ! Un grand garçon comme vous, 

voyons !


    Et tandis qu'il expliquait le pragmatisme, le logicien dévorait à belles dents tous les poissons que le chat 

avait pêché. La logique mange bien, dès qu'elle en a l'occasion.


    --Et où dirigez-vous vos pas ? reprit le barbu d'université.


    --Euh... nous cherchons la falaise au bord de l'océan, au-delà de cette forêt. Vous savez quel sentier y 

mène au plus court, monsieur ?


    --Professeur. Non, mais je connais deux arbres qui, à la croisée de deux routes vous l'indiqueront. Je sais 

un plan infaillible pour les interroger.


    On partit, clopin-clopant, vers les deux arbres en question. Alors qu'ils marchaient, le professeur expliqua 

que le chêne et le hêtre se disputaient sans cesse, et que pour se contrarier l'un l'autre, chaque arbre disait 

toujours l'opposé de son rival. Ils furent vite en vue. Enfin, autant que la canne du logicien le permettait.


    --Noble chêne, questionna le barbu, si je demandais à ton voisin le hêtre quelle est la route pour l'océan, 

laquelle indiquerait-il ?


    Et le chêne remua l'une de ses branches qui pointa l'un des deux chemins formant la fourche.


    --Jeune homme, prenez l'autre. C'est assurément le bon. Bonne route. Je ne vais pas là-bas. Je déteste la 

mer.


    --Vous croyez que...


    --Je ne crois pas, je sais. Le contraire du faux, c'est le vrai ! L'un des arbres ment. Par conséquent, il faut 

entendre le contraire de ce qu'il dit. Allez, c'est par là ! Tout se démontre par A plus...


    Floup ! Le logicien s'empêtra dans une racine qu'il n'avait pas vue, et s'étala de tout son long. Le chat prit 

peur et partit en courant sur le mauvais chemin.


    --Reviens ici, toi, lui cria Cédric, c'est de l'autre côté !


    Mais le chat ne voulait rien entendre. Il s'enfonçait plus avant, fuyant le professeur. Ne voulant pas le 

perdre, Cédric lui emboîta le pas. Et qui prouvait que le logicien eût raison ? La logique aussi, pouvait boîter. 

Les arbres mentaient peut-être tous les deux. À supposer que le chêne eût parlé, plutôt que les aléas du vent

dans les branchages...





(7)- La Captive




    Cependant l'ogre était dans son château en bord de mer, au bout de la lande couverte de salicorne et 

d'ajonc nain. Ses émissaires avaient fini par capturer la fée Astrid. Elle était enfermée dans une chambre, au 

troisième étage de la grande tour.


    --Mais que vois-je ici, un pigeon ? demanda l'ogre à la damoiselle, désignant une cage, l'oeil gourmand.


    --Je vous préviens, méchant ogre, dit Astrid, que si vous touchez à cet oiseau, pas de tarte aux pommes !


    --Ça va, ça va. De toutes façons, il n'est pas bien gras. Donnez-moi votre chapeau, la fée, que j'invoque la 

richesse.


    Comme s'il n'était pas assez riche ! Plus tu as, plus tu prends ; moins tu as, plus tu donnes. Va savoir. Et 

l'ogre sortit avec le couvre-chef en grommelant.


    Sitôt seule, Astrid se rappela de la promesse de Cédric. C'était le moment ou jamais de voir s'il la tiendrait. 

Et elle libéra le pigeon qui s'enfuit par la fenêtre en direction de la forêt.


    C'est pour se repérer dans cette même forêt à la même heure du jour, que Cédric grimpa sur la cime d'un 

grand arbre. Lorsqu'il eut scruté l'horizon et eut enfin vu moutonner l'océan, et qu'il redescendait à terre, un 

oiseau se posa sur son épaule. C'était le pigeon d'Astrid que l'oiseleur, qui savait son métier, reconnut aussitôt.


    --Dis-moi un peu, lui dit-il, où se trouve ta maîtresse ?


    L'oiseau ne se le fit pas répéter. Il voletait d'avant en arrière pour presser le pas de Cédric et du chat, et les 

amena jusqu'aux grilles du château de l'ogre. Hélas, les molosses étaient là, eux aussi, et mieux valait ne pas 

s'y frotter.


    Or le chat fut frappé d'un soudain coup de génie. Il se faufila entre les barreaux et partit le long de l'enclos, 

entraînant après soi toute la meute des chiens. Puisque la voie était libre, l'oiseleur escalada le mur et traversa 

le parc en direction des écuries où il entra, tandis que le pigeon regagnait la fenêtre d'Astrid.


    Entendant hennir et renâcler derrière une porte, Cédric l'ouvrit. Plus vif que la poudre, un cheval en sortit. Il 

ne demanda pas son reste et se sauva. Le jeune homme n'eut pas le temps de vérifier s'il portait des ailes, 

mais à la vitesse où la bête avait jailli, le doute n'était pas permis. C'était sûrement Pégase ! Même de

sauter par dessus le mur d'enceinte, fut pour lui jeu d'enfant.


    Ayant suivi du regard le manège du pigeon, Cédric se hissa le long du lierre qui tapissait la tour et pénétra 

dans la chambre d'Astrid.


    --Insensé que vous êtes, grand fou ! dit la dame. La pièce est fermée à clé. L'ogre peut surgir à tout 

instant. Fuyez avant qu'il ne vienne.


    --Sans vous ? Jamais, madame ! Maintenant que je vous ai retrouvée, je ne vous quitte plus.


    La porte de la chambre tourna vivement sur ses gonds. L'ogre, qui avait tout vu, apparut. Il était fort en 

colère.


    --Tonnerre, feu de l'enfer, puissance des ténèbres ! Par la barbe de Polyphème, ah, je vous y prends ! 

C'est toi, saleté de pigeon, qui m'as ramené cet homme ? Tiens, tu vas voir !


    L'ogre enfourna l'oiseau dans sa bouche et l'avala sans mâcher. Et, crachant des plumes au fur et à 

mesure qu'il parlait, il ajouta :


    --Alors on voulait roucouler avec mademoiselle et me fausser compagnie ? Et bien, puisque c'est comme 

ça, demain, je vous courserai avec mes chiens dès l'aube. Tant pis pour les tartes aux pommes. Moi, du 

moment que j'ai le chapeau magique... En attendant, je vous boucle à la cave.


    Et l'ogre jeta au cachot l'oiseleur et sa fée.





(8)- Chasse à Courre




    Le lendemain, la chasse à courre fut lancée dès que pointa le jour. L'ogre lâcha les deux prisonniers en 

lisière des bois. Ayant compté vingt bonnes minutes, taïaut ! taïaut ! il envoya ses chiens. Il leur emboîta le 

pas, l'arbalète aux mains, bien décidé à manger de la chair humaine à midi. Le rustre portait même le chapeau

d'Astrid sur sa tête. Sans doute voulait-il s'attirer les grâces de ce bon Saint Hubert.


    Pendant ce temps, les deux proies couraient à perdre haleine, s'égratignant aux ronces, affolées par cette 

traque qui ne leur laissait aucun choix. Les aboiements se rapprochaient. L'étau se resserrait. L'issue serait 

fatale, proche le hallali.


    --Je ne peux plus, j'abandonne ! dit Astrid. Partez, laissez-moi. Fuyez !


    --Jamais. Je reste à vos côtés. À la vie, à la mort.


    Et Cédric, l'âme remplie de remords, battant sa coulpe, ajouta :


    --Hélas, ma mie, dans quelle situation vous ai-je mise ? Que ne suis-je resté auprès de vous lorsque vous 

m'avez soigné ? L'ogre ne vous aurait jamais trouvée. Nous serions libres et heureux. Mais, dans ma folie, je 

me suis entêté à quérir le cheval volant. Chimère ! J'avais la prétention d'être poète. Quel idiot, mais quel

aveugle ! Alors que toute la poésie du monde est enclose en vos yeux.


    --Ne vous frappez pas, mon ami, répondit la belle Astrid. Contre les arrêts du destin, personne ne peut rien. 

Acceptez votre sort sans faiblir. Comme un homme que je sais vaillant. Je suis contente de vous avoir connu. 

Vous m'avez donné des émotions d'une rare intensité. Vous m'avez attendrie. Je pensais ne jamais vivre

cela. Songez que nombre d'humains sur cette terre ne connaissent pas même un quart d'heure de félicité. 

Merci d'avoir croisé ma route. Sans vous, je me serais ennuyée.


    --Mais nous allons mourir !


    --Qu'importe, nous sommes éternels. Et quand une fleur meurt en forêt, aussitôt ailleurs, une autre 

repousse. Le cycle de la vie jamais ne s'interrompt, et pour toujours, nous resterons liés dans la ronde des 

étoiles. Les chiens ne devraient plus tarder...


    Un bruit coupa net le dialogue. Cela venait d'une clairière toute proche. Un reniflement de bête. Des coups 

sourds martelaient le sol, comme si la terre eût un coeur qui battait. Puis un hennissement. Un cheval. Mais 

non. Le cheval ! Celui qu'avait libéré Cédric au château. Il tournait en rond et semblait dire aux deux fuyards :


    --Venez ! Venez ! Grimpez sur mon dos et partons tout de suite.


    Aussitôt fait. L'animal partit en trombe. Un boulet de canon. Juste le temps d'agripper qui la crinière, qui la 

hanche de l'autre.


    Et le cheval courut, courut, courut si vite, que par instants, il donnait l'impression de voler. Aucun risque 

d'être rejoints. Et alors qu'ils débouchaient sur la lande, ils aperçurent le chat qui rameutait les chiens vers 

l'ogre, lesquels excités, l'égorgèrent sans le reconnaître, le laissant roide mort. Car le matou avait sauté

d'un arbre et s'était sacrifié pour que son maître gardât vie.


    Ainsi Cédric perdit son dernier ami, mais gagna le coeur d'une fée. Que le cheval qu'il montait en cet 

instant se nommât Pégase ou non, importe peu. L'oiseleur avait à présent assez vécu pour écrire toutes les 

histoires qu'il voudrait. À commencer par la sienne. Pour l'inspiration, il n'aurait qu'à contempler le beau

visage d'Astrid. Et la suite ? Le bonheur ne se raconte pas : il se vit. Quant au chapeau, nulle nouvelle. Les 

chiens durent s'en régaler.




FIN




© Joël Médina alias l'Apothicaire, Mai 2007

http://apothicaire.fr


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