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Maux dentaires en Transylvanie


To Roman Polanski       



    Quelque part dans les Carpathes roumaines, au sommet d'une éminence boisée, se dressait un château. Cet édifice abandonné qui, au dire des villageois, avait été autrefois fort beau, ne subsistait guère plus que par son donjon, lui-même bien mal en point.

    Or un voyageur amoureux des vieilles pierres qui avait découvert la tour au hasard d'une promenade à cheval, voulut s'en porter acquéreur. L'affaire fut vite conclue auprès du bourgmestre voisin. Il ne demandait qu'à débarrasser la commune de la gestion de ce legs douteux, que lui avait fait un personnage controversé du temps jadis.

    Le nouvel arrivant était un chirurgien dentiste réputé de Londres. Après avoir réparé la bouche de la moitié des rentiers de la city, il avait décidé, ennobli par la Reine et fortune faite, de se retirer dans un coin tranquille d'Europe. Loin de ses anciens clients qu'il souhaitait ne plus jamais revoir. L'expérience lui avait révêlé deux catégories d'hommes : les intéressants et les intéressés. Il savait à présent où rencontrer les uns, tout en évitant les autres.


    Lord Longtooth, puisqu'il faut l'appeler par son nom, prit donc possession des lieux. Après trois mois de réfection de la tour, il aménagea au dernier étage ses appartements. Ainsi, à deux pas du guet, il pouvait à tout instant aller contempler le paysage à l'entour.

    Il s'abîmait alors dans d'interminables méditations, où ses états d'âme épousaient l'étendue et la profondeur du panorama. Il pouvait survoler à sa guise les bois sombres et touffus tapissant la région, que mille escarpements taillés à la serpe rendaient peu pratiquable. Parfois, son regard s'arrêtait sur la forteresse surplombant la colline aux flancs déchiquetés d'en face, où demeurait certaine lady qu'on disait fort belle, mais qu'on ne voyait pas souvent de jour. Un vrai château, celui-là. Avec douves, meurtrières, et pont-levis.


    Bien que Longtooth fût assez riche pour finir le reste de son âge dans l'oisiveté, l'homme était généreux et ne trouvait de réel sens à sa vie que de tendre à son prochain une main secourable. Aussi ouvrit-il au rez-de-chaussée de la tour un cabinet dentaire, où il clama trois lieues à la ronde, qu'il soignerait gratis villageois et paysans dans le besoin, autant dire tout le monde. Car dans les Carpathes, les gens ne roulent pas sur l'or, et l'abus de sucreries n'arrange ni leur misère, ni leur dentition. Caries et rages de dent doivent battre campagne ! Le loup en personne viendrait consulter, s'il le pouvait, depuis qu'il glane ses compléments alimentaires dans les poubelles des banlieues en compagnie de l'ours, son frère. Chose vue, j'en témoigne. Mais quand on manque de tout, on se contente de ses chicots jaunâtres et de la paire de tenailles du cordonnier. Une lampée de raki en guise d'anesthésique, et hop, un bon coup sec. C'est la vie. Marche ou crève, et tire la charette...


    Bref. Le cabinet de Longtooth fut vite l'objet des assiduités rurales. Sa renommée se propagea, et s'étendit encore, et encore... Tant et si bien que même les grandes familles, en ayant eu vent, eurent hâte, sur leurs augustes membres, de le voir officier. Ah, pour être cossu, on n'en est pas moins carié...


    Ce fut alors un incessant défilé de châtelains, un beau trombinoscope, en vérité. Tous se connaissaient. Ils se réunissaient souvent dans une discothèque des plus fermées, "le Club Tépès". Ils y devisaient sans fin entre gens bien endentés, de ce bon vieux temps qui, plus jamais, ne reviendrait. Notamment, la dame citée plus haut, dont l'élégance et l'étrange beauté qu'elle devait à son teint laiteux en imposait aux plus aguerris. Chapeau, longue cape, et gants de cuir noir...


    Or donc l'aristocrate se présenta chez Longtooth à la tombée du soir, entre chien et loup, des lunettes Ray Ban sur le nez. Elle avait mal aux yeux.


--Madame... commença le dentiste, quelque peu intimidé.


--Bath. Jenny Bath.


--Lady Bat ? Enchanté. Que puis-je pour vous, Milady ?


--Bath. B.A.T.H. L'honneur est pour moi. Quelque grosse carie, je présume. Un peu pénible quand je mâche, sans plus. Mais vous savez ce que c'est. Mieux vaut prévenir l'abcès.


--Sage résolution, en effet. Voyons cela.


Notre homme examina cette bouche délicate, et, bien vite, appliqua le traitement approprié que réclamait la dame de toute urgence. La carie ne fut plus bientôt qu'un mauvais souvenir.


--Monsieur, dit la Lady, avant de prendre congé de l'odontologue, je n'ai pas sur moi de quoi régler vos honoraires, mais...


--Oublions cela ! J'ai été ravi. N'en parlons plus.


--Laissez-moi finir ! poursuivit la dame un peu agacée qu'on osât l'interrompre. En manière de remerciement, il me serait agréable que vous acceptiez de venir dîner demain chez moi, au château, à vingt heures. Qu'en dites-vous, mon ami ? Nous ne serons que vous et moi. Un tête à tête, en somme...


    Et Lady Bath afficha un large sourire, que les effets de la piqûre de novocaïne, curieusement, n'altéraient même pas. Vous pensez bien si Longtooth se fit prier ! Qu'une femme lui fît des avances plutôt que lui, peu lui chalait. Sans doute, en son for intérieur devait-il penser que c'était, après tout, beaucoup de temps gagné sur ce qu'il ferait de toutes façons...


    Le lendemain donc, il se rendit chez la dame en calèche. Non point par goût des vieux usages, mais parce que la route était si peu carrossable, qu'aucun véhicule moderne n'eût supporté le trajet sans coup férir.


    Il franchit les douves et le pont-levis qui, aussitôt, se releva derrière lui comme par magie, cependant que s'abattit la lourde herse ornée de piquants de fer rouillé par la pâtine du temps. Sitôt les chevaux parvenus au fond de la cour, la porte s'ouvrit et, à son seuil parut Lady Bath dans ses meilleurs atours. Une robe stricte et sobre à la mode victorienne, complétée de longues bottines du même acabit qu'on n'entreprenait pas de délacer sans de fermes raisons, mais dont le côté surrané ajoutait au charme de Madame, en admettant que ce fût possible. Sans doute s'étaient-ils passés le mot, car Longtooth portait redingote, canne à pommeau "tête d'aigle" et faux col amidonné. À croire que tous deux partaient au carnaval.


--Entrez, mon ami, entrez-donc ! Soyez le bienvenu dans mon humble logis, dit la dame.


    Lord Longtooth suivit donc la maîtresse de céans, tout en appréciant au passage la décoration du vestibule. Le beau lustre en cristal de Bohême, les tentures de velours rouge, les riches lambris, et les tableaux vénitiens. Seuls deux portraits gâtaient l'harmonie de l'ensemble. Des peintures qui, de toute évidence, n'avaient pas connu la restauration depuis deux ou trois siècles. Le teint olivâtre des personnages en attestait. Des ancêtres de la belle, qui, fort heureusement, n'avaient pas vécu aussi longtemps que ces affreuses croûtes.


    On déboucha finalement dans la salle à manger où le couvert était déjà mis sur une nappe blanche. Les plats, maintenus au chaud sous une cloche de verre, trônaient au centre de la table, petite et ronde. Pas de celles où l'on s'égosille pour parler à son vis-à-vis. À deux pas de la table, une cheminée où dansait un feu des plus réconfortants, l'automne le cédant à grand pas aux frimas de décembre.


--Oui, dit Lady Bath, j'ai trouvé cela plus convivial. Nous serons bien tranquilles et pourrons nous détendre tout à loisir.


--Vous m'en voyez flatté, Madame ! La confiance que vous m'accordez me touche. Je saurai m'en montrer digne.


--J'en suis sûre, mon ami. Sur ce, prenez place ! Là, face au feu, que je vous voie mieux.


    La dame passa sur ses lèvres un bref coup de langue gourmand. Ses yeux brillaient. Il est vrai que l'odeur de la soupe aux cèpes à la crème fraîche et celle des brochettes au paprika, peut-être de l'agneau, eussent aiguisé l'appétit d'un ascète tibétain. Lord Longtooth lui-même, qui n'était pas venu pour des motifs d'ordre gastronomique, s'en forgeait déjà toute une félicité.


    On dîna donc, et l'on causa de choses et d'autres. C'est ainsi que le dentiste apprit que Lady Bath était d'origine hongroise, d'où le vin de Toqaij, et que ses ancêtres avaient dû s'enfuir des rives du Lac Balaton, où les gens du cru, s'étant soulevés, en voulaient à leur vie. Lady Bath soupira. Sans doute le regret de n'être point née au cher pays de ses racines.


--Nous fuyons tous quelque chose, chère Madame, dit Longtooth pour la consoler. Tenez, moi, par exemple. Savez-vous que je suis ravi, mais alors, à un point que vous n'imaginez pas, d'être enfin débarrassé de ma clientèle londonienne ?


--Ah bon ? Pourtant, il s'y trouve du beau monde.


--Certes, mais il y avait dans le lot une véritable folle. Figurez-vous qu'elle m'a mordu !


--Mordu ? Comment cela ?


--Oui, mordu ! Tout ça parce que je ne voulais pas céder à ses avances. Une chanteuse des Amériques au nom vaguement italien. Une fausse blonde. Elle s'est précipitée sur moi, tandis que j'examinais ses radios dentaires, que j'avais difficuté à interprêter.


    Et la conversation se poursuivit à l'avenant, chacun essayant d'étonner l'autre, entre deux bouchées. On en était aux brochettes. Succulentes, les brochettes. Un rien trop cuites, peut-être. Cela expliquait leur fermeté. Mais dans les Carpathes... Puis on en vint au dessert, et enfin au digestif. Un délicieux alcool de prunes à vous ravigoter un mort.


--Mais dites-moi, Milady, deux choses m'intriguent, reprit Longtooth.


--Qu'est-ce donc, mon ami ?


--Il est étonnant que nous devions nous servir nous-mêmes à table. Non que je m'en plaigne, gente Dame, car ce me fut double joie de garnir votre assiette et la mienne. Mais n'avez-vous pas quelque maître d'hôtel ? Et puis, quel est le secret de la pâleur de votre teint qui vous donne autant d'attrait ? De quelle mixture secrète usez-vous?


--Un maître d'hôtel ? Si fait, monsieur. J'avais, du moins...


--Malade ? Congédié ?

--Non pas. Mais il eût été malcommode pour cet homme estimable de remplir deux offices ce soir.


--Je ne comprends pas.


--On ne peut à la fois être au four et au moulin...


--Je ne saisis toujours pas...


--En d'autres termes : porter les assiettes et figurer sur la carte.


--Dois-je entendre que...


--Que vous l'avez mangé ? Oui. Les brochettes. Quant au secret de mon teint, ma baignoire le connaît fort bien. Rien ne vaut le sang frais... Les jeunes filles, surtout...


    Un long silence empesé clôtura ces inquiétants propos. Chacun des deux protagonistes observait l'autre, guettant ses moindres faits et gestes. Et, cependant que Lady Bath se levait de sa chaise et s'emparait d'un tisonnier avec des intentions qui ne permettaient plus l'équivoque, Longtooth, imperturbable, restait résolument assis. Il parla.


--Lady Bath, c'est pour rire, n'est-ce pas ?


--Bathory, en fait. Oui, je suis une mangeuse d'homme. Que voulez-vous, j'ai de qui tenir. Mais je m'étonne à mon tour.


--Et de quoi donc, Milady ?


--Normalement, vous devriez mourir de peur. Tenter d'échapper à l'évidente conclusion qui vous attend. D'aucuns criaient comme des gorets. Pas vous ! Pourquoi ? Votre sérénité m'offense presque.


    À nouveau un long silence. Et puis, tout-à-coup, chose incongrue, voilà que Lord Longtooth se mit à rire. Mais d'un rire effrayant qui glaçait jusqu'aux os. Inextinguible et puissant. On eût dit que toutes les goules de l'enfer s'échappaient de sa gorge comme les démons de la Boîte de Pandore.


--Mais que vous êtes agaçant ! s'irrita la Bathory. Allez-vous m'expliquer, à la fin ?


--Vous allez rire, Madame. Figurez-vous que vous êtes tombée sur le seul homme inmangeable de la contrée.


--Vous m'en direz tant ! Vous ne vous en tirerez pas à aussi bon compte.


--Attendez. La chanteuse des Amériques dont je vous ai parlé à table, avant de me connaître, avait un amant.


--Et alors ?


--Le château que j'ai acheté lui avait appartenu, autrefois. C'est qu'il ne fait pas son âge. Lui aussi a mordu tout le monde. Il a mordu la chanteuse, et la chanteuse m'a mordu. Même Marilyn Manson, le chanteur de rock gothique, en fit les frais, paraît-il. Par la suite, j'ai mordu moi-même plein de gens. Je crus échapper à cette frénésie en voyageant. Hélas, mon violon d'Ingres me reprit de plus belle. De sorte que tous ceux qui passèrent par mon nouveau cabinet dentaire y eurent droit. Toute la région. Il ne manque plus que vous, très chère, sublime mortelle à la chair si tentante... Mais pourquoi courez-vous ? Votre demeure est si bien cadenassée par vos soins qu'il n'est point d'autre issue raisonnable que de vous laisser mordre. Abandonnez vous donc aux bras de l'éternité, ma fille. Apprenez que notre amour est infini. Nous autres, les vampires, à la différence des hommes, aimons notre prochain. Si nous pouvions les embrasser tous, quelle joie !



    Prédateurs du monde entier, comprenez bien ceci. Vous tomberez tôt ou tard sur quelqu'un qui mordra mieux que vous. Qui sait si, dans l'ombre, souriant dans votre dos, il n'est pas déjà là ?





© Joël Médina alias l'Apothicaire, Avril 2007

http://apothicaire.fr


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