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Les Coursiers du Temps, conte allégorique






    À la plus belle des Greta


(1)- LE TEMPS



    Moi, le Temps à l'inexorable cours, on peut dire que j'en ai vu défiler, des visiteurs à ma porte, sur l'île où 

je réside, aux flancs d'une montagne où je me gèle à longueur de moi-même.

  
    Je vis en compagnie de mes deux fidèles coursiers, le renne du passé Isidor le noir, et celui du futur, le 

blanc Météor. Et par la barbe incoupée qui me fait passer pour druide, il arrive encore que les humains 

m'émeuvent. Tenez, ces deux-là, par exemple.


    Lorsqu'un petit malin, pour tuer le temps, sans doute, ayant localisé ma demeure, ouvrit une agence de 

voyages et m'envoya des touristes, c'est elle que je vis tout d'abord. Nous étions en 2200, un 31 octobre. Elle 

s'appelait Greta. La première chronosaute de l'histoire.


    Elle me dérangea en plein bain de pieds, dans l'eau soufrée d'un geyser que j'avais recueilli pour traiter 

mes rhumatismes.


    --Noble vieillard, me dit-elle, je suis malheureuse. J'ai beau avoir vingt-cinq ans, le passé m'accable et me 

poursuit. Bien qu'ayant vécu dans un château, mon enfance ne fut pas un conte de fées. De mes parents, je 

ne fus guère aimée. Cela me pourrit la vie. J'en perdis jusqu'à l'estime de moi et des autres. Que ne 

donnerais-je pour être plus âgée ?


    --Et à quoi cela t'avancerait-il ? Ton passé resterait identique. Tu es jeune et jolie, pourquoi veux-tu vieillir ?


    --Il me semble, vénérable, qu'en prenant un peu de recul, cela me rendrait plus sereine. Mes plaies 

s'adouciraient. Oh, je suis raisonnable, cinq ans de plus, seulement. S'il vous plaît, j'ai contracté un gros 

crédit pour venir jusqu'ici. C'est important pour moi.

   

    --Bon. Cela se défend. Météor ! viens là. Tu me conduis cette demoiselle en 2205, dans la forêt que tu 

sais. Près de la table de pierre, non loin de la Source de l'Oubli. Grimpe sur son dos, ma fille. Et surtout, 

accroche-toi bien à ses cornes. Allez, Météor, va !


    Et mon brave coursier blanc de partir comme une flèche, bondissant par dessus les nuages, sa 

charmante cavalière à califourchon. Greta fonçait vers son futur avec la hargne d'une walkyrie, tant elle 

voulait en découdre avec ses secrètes entraves, pour mieux mordre et griffer la vie.


    Lui, en revanche, je ne l'ai connu qu'en 2210, après avoir promené dans mes registres pas mal de 

monde. C'était aussi un 31 octobre, à croire qu'ils ne fêtent plus Halloween. Je n'ai pourtant pas la tête d'une

citrouille !


    Ayant assez de l'excessive affluence que me valait cette maudite agence, j'avais décidé d'élire domicile 

sur les sommets enneigés de ma montagne. Encore plus glacial ! Ma barbe complètement givrée. On le sait 

bien, que le froid conserve, mais, par les anneaux de Saturne, dans mes os, quelles douleurs !


    Et Jól est arrivé avec son sac à dos et son piolet, encore bien en train pour ses quarante ans.


    --Bonjour, vieil homme ! Ça va, la forme ? me dit-il, désinvolte. Il paraît que dans le coin vit un ermite qui 

fait des miracles avec ses bêtes à cornes. J'y crois pas trop, mais...


    --Ah non ! Ça, c'est le Père Noël. C'est pour les enfants. Moi, jamais je n'en vois. Alors, explique-moi 

plutôt ton problème.


    --J'ai un problème ?


    --Ne fais pas le malin, Jól. Personne n'escalade cette affreuse montagne pour le plaisir. Alors ?


    --Heu... hem... enfin, oui. J'ai connu des temps meilleurs, je l'admets. J'étais chef d'entreprise, mais mon 

affaire coula. Saigné à blanc par des créanciers qui spéculaient sur ma perte, tous mes biens furent saisis, 

villa incluse. À la rue. Moi, celui qui créa tant de belles choses, objets de ma fierté, quelle insulte ! Ultime 

humiliation, je dus endurer les leçons de vie du bureau d'aide sociale, du crémier, de la poissonnière, et des 

buvassiers. J'aurais pu leur apprendre à lire ! De quoi en vouloir au monde entier. Que ne ferais-je pas pour 

rajeunir de cinq ans.



    --Mais alors, comment as-tu payé ton voyage ? Avec quel argent ? Enfin... ça te regarde.

    --Ne me le demande pas, il vaut mieux ! Enfin... oui... un crédit, quoi. En leur mentant un peu... Un peu 

beaucoup, même... Mais de grâce, libère-moi de cette ronde infernale. Cinq ans de moins, que je revive. 

Que je puisse corriger mes mauvaises décisions d'alors. Car je n'ai plus de futur, c'est l'impasse totale.


    --Je ne sais pas si dans ton cas... mais bon. Puisque tu es là... Isidor ! ici. Tu me transportes ce 

monsieur en 2205, dans la forêt que tu sais. Va, Isidor, va !




***

(2)- HORS DU TEMPS



    « Greta se réveillait peu à peu. Elle avait l'impression qu'elle avait dormi longtemps. Un sentiment 

d'étrange légèreté l'envahissait tout entière. Comme si elle était un ange, ou quelque chose du genre. La 

lumière, telle une frange d'or chaud ou les cordes d'une harpe céleste, filtrait d'à travers les arbres. À deux 

pas, le renne Météor dépouillait les buissons de leurs feuilles. Un ruisseau qui coulait à proximité lui donnait 

de quoi boire.

    
    Avait-elle des visions ou, reconnaissait-elle aux côtés du ruminant blanc son noir jumeau Isidor ? Mais 

alors... Greta se leva de son lit de mousse et vit, à l'autre extrémité du dolmen, un homme. Il dormait. Les 

traits qui burinaient son visage trahissaient une vie tourmentée. Pourtant, dans son sommeil, il semblait 

sourire à la façon d'un bébé, malgré ses favoris gris.


    --Hello ! Debout, tout le monde ! lança une voix aigüe.


    --Hé, qu'est-ce que c'est ! sursauta l'homme brusquement tiré de ses rêves.


    --Fantasmia Tour ?


    --Oui, c'est le Temps qui nous envoit, répondit Greta, surprise par l'allure du personnage improbable qui 

se tenait devant-elle, et qui affichait cornes et sabots.


    --Je suis le faune Yann, votre chauffeur-guide, choisi tout exprès pour vous par la maison 

Fantasmia Tour, reprit l'intervenant. Enchanté. Soyez les bienvenus dans notre belle forêt. Greta et Jól, c'est 

bien cela ?


    --Un faune ? s'enquit Jól, maintenant bien conscient. En 2205 ? Est-ce possible ?

 

    --Des faunes, il y en a toujours eu, monsieur, répliqua Yann un peu vexé. En 2205 ? Sûrement pas. 

Encore un coup du vieux, quel farceur !


    Et le faune partit d'un éclat de rire qui ressemblait à un bêlement.


    --Les années n'existent pas, ici, reprit-il. C'est le 31 octobre. Tous les 31 octobre à la fois. Tous les jours. 

Ici, le Temps fait une boucle sur lui-même et se repose. Et ça repose les gens, par la même occasion.

    --Stupéfiant ! dit Greta.


    --Étonnant, dit Jól. Un faune, en plus.


    --Oh, alors, vous n'avez pas fini d'être surpris. Les bêtes parlent, aussi. Mais permettez-moi de vous 

présenter votre véhicule. Krull !... Krull !


    --Ouaip ! Présent !


    Et de derrière les fourrés sortit une bête énorme couverte d'écailles bleues et vertes, à la langue rouge et 

au regard perçant. Nul n'avait besoin de déborder d'imagination pour savoir que c'était un dragon.


    --Je t'ai déjà dit de répondre "oui", Krull. C'est très mal élevé devant les touristes. Allez, messieurs dames, 

grimpez sur son dos. Nous commençons la visite par un rapide survol du royaume de Fantasmia.


    --Ah non, ah non, je ne monte pas là-dessus ! s'exclama Greta. Sur un lézard ? Jamais de la vie.

   

    --Ne vous inquiétez pas, mademoiselle, dit Jól, je suis là. Qu'il crache seulement du feu, pour voir, et il 

aura affaire à moi, fanfaronna-t-il.

    

    --Ce n'est pas pour le feu, j'ai été pompier. Mais les reptiles... Pourquoi ? Vous avez une épée ? Vous 

êtes chevalier ? ironisa Greta. Vous croyez qu'on peut ?

    

    --Mais oui, dit le faune, qui regardait tourner sa montre à sept aiguilles. Nos dragons sont de première 

classe, assurés tous risques, et formés dans nos meilleures écoles de magie. D'autant plus qu'il ne crache 

que de l'eau, celui-là. Vous verrez, c'est bien utile. Allons, grimpez ! En plus, vous avez de la chance. Il

va faire beau, et vous n'êtes que deux. Du privatif, quel luxe ! Ah oui, j'oubliais : prenez, c'est pour vous.


    Yann remit une feuille sèche de chêne à chaque voyageur, avec un numéro inscrit dessus.


    --C'est pour le retour, expliqua-t-il. Les rennes. Vous devrez les échanger pour rentrer chacun à votre 

époque. Comme les navettes de vos villes. Vous montrez le ticket aux bêtes, et elles partent en courant.


    Le faune lissa son bouc, mit ses lunettes de soleil, et, après que Jól et Greta eurent pris place dans le 

palanquin, l'équipée s'envola. Yann était assis sur le cou de Krull et le pilotait en criant des formules 

magiques.


    L'ascension se fit par à-coups, des saccades à donner mal au coeur, puis, à trois cents mètres du sol, le 

dragon se stabilisa.


    On pouvait voir moutonner à perte de vue la forêt de Fantasmia qui déroulait ses longs cheveux d'ogresse. 

On sentait bien qu'il ne devait pas faire bon s'y perdre, même avec biscuits, carte et boussole.


    --Alors, mes amis, si nous faisions plus ample connaissance ? dit Yann. Que faites-vous donc dans la 

vie ? Vous avez un métier ?

    --Euh... danseuse, dit Greta. Je joue un peu au théâtre, aussi. De la photo d'art, également.

    --Hem... écrivain, dit Jól. J'édite des textes, aussi.

    Évidemment, Greta n'avait pas précisé qu'elle était surtout effeuilleuse dans un cabaret empestant le 

cigare, et Jól qu'il écrivait à saturation des lettres de candidature imbéciles à des patrons qui ne l'étaient pas 

moins.


    --Écrivain ? J'adore les écrivains ! s'extasia Greta, de la même façon que si elle eût parlé d'un rôti de 

veau. Et qu'écrivez-vous ?

    --Euh... c'est-à-dire... un peu de tout.


    --Des romans d'amour ? J'adore les...


    --Oui, par exemple. Des choses plus philosophiques, aussi...


    --Comment devient-on éditeur ? Questionna Yann. Cela doit être passionnant de créer des livres. Ici, on 

ne lit que les oracles. Trois vieilles édentées qui bavent des imprécations après avoir avalé une tambouille 

infâme à base de feuilles de sauge fermentées. Moi, j'aimerais bien savoir lire. Quel auteur me conseilleriez- 

vous ?


    " Mais pourquoi ne lui ai-je pas dit que j'étais conducteur de TGV ? On ne leur pose pas de questions, à 

ceux-là, se reprocha mentalement Jól. Le rail, c'est tout droit, et point barre. Comment vais-je m'en sortir, 

maintenant ? "


    --Ma foi, euh... oh ! Vous avez vu, là, en bas ? Qu'est-ce que c'est ? dit-il, pour détourner la conversation.


    --Ça ? C'est le Lac des Dames. On va justement y faire halte, dit le faune.


    --Le Lac des Dames ?


    --C'est une vieille histoire. On dit que des dames s'y promènent le soir et font disparaître les hommes qui 

s'aventurent trop près, la nuit tombée. Le lendemain, on ne retrouve plus que les os. Mais pour les os, je suis 

sûr que c'est faux. C'est une légende, quoi. On m'a dit que c'était plutôt les vêtements.


    --Ah ?


    --Oui, c'est très mystérieux. Krull, atterris, s'il te plaît !


    Et le dragon se posa en douceur au bord du lac. Le trio sauta à terre et Yann expliqua :


    --Vous avez beaucoup de chance. En ces lieux demeure la reine des fées. Et devinez qui c'est ? La belle 

Titania, figurez-vous. La femme d'Obéron. Depuis qu'elle s'est échappée de la pièce de Shakespeare, elle 

tient un restaurant, "le Moulin de la Cascade". Du trois étoiles, mes amis ! Mais quelle veine vous avez !

Aujourd'hui, elle est là. Attablons-nous. Krull, va brouter ton herbe au bord du lac et ne bois pas trop d'eau, 

que tu puisses décoller, tout-à-l'heure !


    --Un restaurant ! jubila Greta. Moi qui ai l'estomac dans les talons, ça tombe plutôt bien.


    --Et quelles sont les spécialités locales ? demanda Jól.


    --Le pain elfique. Mmmmm ! Excellent, dit Yann, se pourléchant les babines. Vous allez voir. Un régal !


    À nouveau ce rire caprin. Le faune sortit une lanterne de son havresac.

    C'était une lanterne magique. Yann frappa trois fois des mains. Aussitôt une espèce de brume 

fluorescente jaillit de la lanterne en tourbillonnant comme une tornade en réduction. C'était un véritable vortex 

de lucioles qui pétillaient comme des bulles de champagne et s'élevaient à quinze mètres de hauteur dans

l'atmosphère ouatée pour descendre, remonter, et redescendre sans fin, comme un ascenseur fou. Les 

elfes et les fées.

    --Cessez de gigoter, s'impatienta-t-il. Nous avons faim, nous avons soif. Servez-nous d'abord de quoi nous sustenter. Après, vous danserez autant qu'il vous plaira.

  

    Mais ils n'entendirent pas le faune, car une sérieuse discussion entre le roi des elfes et la reine des fées accaparait l'attention de l'assistance, juste à ce moment-là.


    --Titania, ma mie, commença Obéron, ne niez point l'évidence. Je vous ai vue tantôt dorloter d'un peu trop près ce jeune ogrelet au poil dru et tout chargé de puces, que vous arrachâtes encore bébé de son berceau d'osier. Vous prétextâtes alors qu'il manquait un maître d'hôtel à la tête de votre restaurant, et que vous lui prodigueriez toute l'affection qu'il se doit à un fils, fût-il adoptif. Mais que de transports passionnés, pour une amour filiale, en vérité. Et quel chaleureux accueil leur offrit votre coeur ! Parlez, madame.

    --Il ne vous sied guère, monsieur le moraliste, de me chapitrer en la matière. Car ce n'est pas à moi que vous ferez croire que la naïade Clapotine qui barbote dans la vasque de votre fontaine, ne se trouve là que pour l'agrément du jardin ! À d'autres, je vous prie.

    --Nous avons faim, répéta le faune.

  --Et puis, votre bellâtre de Tignasse, je l'ai bien souvent surpris vous dérobant de la chapelure : il mange littéralement votre fonds de commerce. Sans compter que depuis qu'il vous seconde, partout dans Fantasmia on chuchote que Titania n'est qu'une infâme gargotière.

    --Vous m'en direz tant ! C'est pour cela, sans doute, que l'on accourt des quatre coins du royaume réclamer la moindre miette de mon pain ?

    --Justement... voulut enchaîner Yann.

    --La jolie référence, hocha des épaules Obéron. De nos jours, n'importe qui mange n'importe quoi.

    --Ah oui ? Il est pourtant de notoriété publique que le pain des fées avive l'esprit de ceux qui l'ont pesant. Aussi, ne vous privez pas plus longtemps de cette denrée rare. Passez donc nous voir sous huitaine, proposa la fée : il ne vous en coûtera que quatre grains d'ellébore par tranche.

    --Hé bien, qu'est-ce qu'il doit être intelligent, votre ogre, avec ce qu'il grignote ! Il transpire le génie à grosses gouttes, ça crève les yeux.

    --Nous sommes venus... tenta le faune.

    --Et la belle Clapotine, non ? Parlons-en de cette pimbêche. En voilà une qui n'inventera jamais la poudre. On se demande où vous l'avez pêchée.

    --Hé ho ! Je peux en placer une, oui ? trépigna Yann. Nous voulons manger : man-ger !

    --Adressez-vous à l'ogre de service, commenta Obéron persifleur.

    --La direction ne reçoit pas les délégués syndicaux, renchérit Titania avec froideur. Pour toute réclamation, demandez à la morue peinturlurée qui se prélasse sur la plage de galets verts, à côté de la mare aux canards, là-bas.

    --Non mais, c'est-il dieu possible, ça ? se fâcha tout rouge le faune. Qui commande, ici ? Je détiens la lampe. Par conséquent obéissez-moi, et avant que Léviathan ait nagé une lieue. Sinon, gare. Tsss ! Les lanternes magiques ne sont plus ce qu'elles étaient...


    --Oh pardon, maître, je ne vous avais pas reconnu, s'excusa Obéron, d'un ton doucereux. Voici Puck qui 

va s'occuper de vous.

    --Par les monts, par les vallées ; au travers des buissons et par-dessus les haies ; promontoires touffus, halliers, parcs, futaies et prés rustiques ; moi, le gentil Puck, j'erre en tous lieux, partout je pérégrine. Tantôt j'humecte de rosée les enfants de l'Aurore, et tantôt je m'endors au frais giron de la rose cramoisie. Parfois, plongé dans quelque songe, aux bruineux alentours d'une source opaline, parmi la primevère, le lys, et le pavot, on me trouve accroupi la tête entre les mains ; parfois aussi, je pars quérir le suc de la pensée d'amour, j'en enduis les paupières des filles assoupies. J'apparais au chevet du moribond inquiet...

    --Abrège, imbécile ! le coupa le faune.

    --Ordonne, faune : que veux-tu ?

    --Je voudrais un pain.

    --Voici.

    Puck gifla Yann et disparut dans la lampe. Toute la joyeuse troupe de lurons volants l'imita. Et le faune s'arracha les poils follets de sa barbiche de colère.

    --Saperlotte ! Cornes de licornes ! s'exclama-t-il. L'impudence de ce coquin d'Obéron ne connaît donc pas de bornes. Je crois, mes amis, que si nous voulons manger, nous devrons nous contenter de maigre. Une chance qu'il me reste encore quelques fruits secs dans mon sac. Ça sera léger, mais rien qu'à la beauté de la vue et le bon air, on se nourrit déjà.

    --Ça commence bien ! dit Jól. J'espère que ce n'était pas une option, cette auberge. Et qu'une alternative est prévue.

    --Je suis confus, dit le faune, mais on va se rattraper. Là, regardez, une barque. Rien de tel qu'une balade romantique sur le Lac des Dames, les amoureux. Hé, hé, hé ! petits coquins, va !

    Rire caprin.

    --Il ne faudrait pas exagérer, dites-donc, Yann ! lança Greta d'un ton sec.

    --Ouais. Faudrait pas charrier. Et j'espère qu'on mangera assez rapidement de la viande, dit Jól, parce que je frise l'anémie. La luzerne et les fruits rabougris, c'est un truc de gonzesse, ça. Oh, pardon, mademoiselle !

    --Il y aura un barbecue à base de sanglier, ce soir, à l'hôtel, dit le faune. Ne vous inquiétez pas. Je pense que monsieur sera d'accord pour ramer. Malheureusement, j'ai un lumbago chronique. Et le cyclope rebouteux m'interdit tout effort.

    --Hmmff ! Bon. On y va. Après vous, mademoiselle. Montez-donc.

    Et Jól rama. Il rama encore plus que de coûtume. Il rama et conduisit la barque et ses occupants au beau milieu du lac. Puis on fit halte pour partager les frugales agapes de Yann. Ils n'eurent pas mangé trois pruneaux que, comme par hasard, le fond de la barque se fissura et de l'eau s'infiltra.

    --Ouh, que je n'aime pas ça ! Je déteste me mouiller les pattes, dit le faune en secouant ses sabots trempés tout en éclaboussant Greta.

    --Si tu ne trouves pas une solution très vite, rétorqua Jól, ce n'est pas seulement les pieds, que tu vas te mouiller, mon gars.

    Greta réprima un petit gloussement. Son compagnon d'infortune l'amusait. L'énervement lui donnait de l'esprit.

    Yann sortit un sifflet de sa poche. À peine en eut-il usé, que le dragon vint au secours de l'équipage à tire d'ailes. Il récupéra les trois robinsons et s'envola.

    --Bon, Krull, à l'hôtel ! ordonna le faune, qui était dans ses petits souliers.

    Et le dragon zigzagua au dessus de la forêt suivant une trajectoire des plus curieuses, comme s'il eût été îvre, du moins désorienté.

    Jól et Greta, ne sachant pas trop quelle contenance prendre, oscillaient entre la mine inquiète et les sourires échangés. Et cela dura un bon moment encore.

    Enfin, il sembla que la destination fût en vue, car un entassement de maisons en forme de champignon géant au chapeau rouge et moucheté de blanc apparut soudain. Il devait s'agir, sans doute, du complexe hôtelier, lequel jouxtait une rivière qui formait une belle courbe en demi-lune.

    --Allez, Krull, dit le faune, pose-toi ! Et vous avez de la chance, mes amis : ce soir, on fête Halloween !

    --Oui, oui, comme tous les jours, quoi... dit Greta.

    --Certes, mais ce soir, c'est spécial. Vous verrez. Et...

    Ploufff !!! Le dragon s'applatit comme une crèpe dans la cour de l'hôtel et vomit des trombes d'eau. Une vidange d'estomac. De quoi remplir une piscine. Le hall de l'établissement fut vite submergé par les flots qui montaient, montaient, et montaient sans cesse. Une marée océane. Et comme si cela ne suffisait pas, une myriade de poissons de toutes les couleurs nageaient en tous sens dans cet aquarium improvisé. Le personnel de l'hôtel, une armée de trolls en uniforme rouge et boutons dorés, courait déjà, épuisettes en main.

    --Krull ! gronda Yann. Pourquoi m'avoir désobéi ? Je t'avais bien précisé de ne pas trop boire l'eau du lac. Regarde ce que tu as fait ! Licencié, viré aussi sec !

    --C'est un scandale ! tempêta Greta. Remboursez ! Je le savais bien, que ce voyage en promotion, c'était de l'arnaque.

    --Bon ! Assez rigolé, tonna Jól. Le directeur. Je veux voir le directeur. Et tout de suite. Où est le directeur?

    Puis s'adressant au faune en l'agrippant par son haut de chemise :

    --Et toi, mon petit ami, ose dire encore une fois que j'ai de la chance !

    --C'est que...

    --Quoi !!!

    --Il n'y a pas de directeur. Il est parti en vacances. Vous excepté, l'hôtel est vide. La Toussaint, vous comprenez... Mais tout est à volonté, ici. C'est une formule "all inclusive". Et... euh... on vient de m'apprendre qu'il n'y a pas de sanglier au barbecue de ce soir. Pas de viande.

    --Comment ça, pas de viande ? Je veux manger de la viande, tu m'entends ? Même si c'est de la viande crue. Et dis-moi un peu : les faunes, c'est comestible ?

    --Non, mais il y aura du poisson. Beaucoup de poisson frais. Vous avez de la ch...


    Jól et Greta continuèrent à savourer leur chance le restant de la journée. Après qu'un nain liftier les eut accompagnés devant la porte de leurs chambres respectives, ils tentèrent de se remettre de leurs émotions dans leurs nouveaux quartiers.

    Jól jeta négligemment sa veste sur la licorne portemanteau et fit ronfler les tuyauteries de la salle de bains, tandis que Greta contemplait les trous dans la moquette et le dessus de lit. Elle connut aussi quelques frayeurs en découvrant le caméléon collé au plafond, qui faisait office de gobe-moustiques.

    Sans compter l'incessant défilé des lutins d'étage qui couraient le pourboire, prétextant un cirage de chaussures ou la collecte du linge sale.

    Après le fameux barbecue au poisson du Lac des Dames fraîchement pêché du jour, Jól et Greta eurent droit à la farandole des korrigans, à la liqueur de la Sorcière Verte, et à la valse de la Mortagalla, une grande danseuse.

    Enfin, nos deux amis parvinrent à s'isoler sous un chêne, près de la rivière qui formait le méandre en demi-lune. Ils avaient pu semer Yann à la buvette de la Sorcière, ce faune importun qui les avait horripilés depuis le début.

    --Ça fait du bien quand ça s'arrête, n'est-ce pas ? dit Greta en souriant.

    --Oh oui ! Dire que j'étais venu ici pour fuir mes petites misères.

    --Tout comme moi, vous savez...

    Il y eut un long silence. Seuls les clapotis de l'eau de la rivière et le doux zéphyr vespéral qui faisait frémir le feuillage ponctuait cette absence de mots.

    Et puis, tortillant ses mains nerveusement, Jól n'y put tenir davantage.

    --Euh... mademoiselle...

    --M...mmm ? Oui ?

    --J'ai écrit, tout-à-l'heure, dans ma chambre...

    --Du courrier ? Vous croyez qu'ils ont la poste, ici ?

    --Non... euh. J'ai écrit ce petit mot pour vous. Oh, c'est idiot, je sais, mais...


    Greta regarda, interrogative, le visage de Jól, qui s'empourprait à vue d'oeil. Il sortit une feuille de papier de sa poche et la lui tendit, non sans appréhension, comme un gamin que l'on eût attrapé la main dans un pot de confiture.

    --Qu'est-ce que c'est ? demanda-t-elle. Pas n'importe quoi, j'espère.

    Et elle lut mentalement ce qui suit, les fautes d'orthographe en plus :


    " Mademoiselle,


    vous êtes l'arc-en-ciel après l'orage, l'oasis dans mon désert affectif, la fleur de lotus au milieu du bourbier de mon existence. Vous êtes la lumière d'espérance dans la nuit de mes angoisses, l'île des bienheureux qu'on découvre au beau milieu de l'océan déchaîné. Vous êtes la petite pluie fine dans la chaleur de l'été, la brise câline qui passe dans la crinière des chevaux sauvages et les apaise.

    Vous êtes la rivière de l'émotion qui coule en moi, la beauté infinie et impalpable qui me redonne l'élan de vie et de l'envie. Mon feu crépite à nouveau, car vous avez soufflé sur mes braises incandescentes qui ne demandaient, comme l'oiseau Phénix, qu'à renaître. Vous êtes la déesse de tout ce que je n'ai jamais osé songer au fond de moi. Vous êtes la muse que j'aimerais servir et amuser. Je vous souhaite tout le bonheur du monde, et le mien serait d'y modestement contribuer.

    Jamais plus je n'aimerai comme je vous aime. Un homme ne découvre cela qu'une fois dans sa vie. Une seule. Et c'est vous, et c'est moi.

                                                                                Jól "

    Long silence gêné.

    --Oui, heu... hem... enfin, l'écriture, évidemment, c'est plus facile, dit Jól, rouge pivoine. Je vous... enfin... euh... quoi... je...

    --Embrasse-moi, idiot ! dit Greta. Et tais-toi. »



***

(3)- LE TEMPS


    Et voilà ! Cupidon a encore frappé. Une assez jolie flèche.

    Et puis, un jour, j'ai vu arriver un homme étrange. En hélicoptère et en costume trois pièces. Un homme de la ville. Heureusement que mes rennes n'étaient pas là, ils en seraient morts de peur.

    --Que me voulez-vous, monsieur ? que je lui demande, un peu agacé par ses airs supérieurs.

    --À vous ? Rien de précis. Mais nous recherchons un escroc qui, m'a-t-on dit, vous a consulté il y a peu.

    --Et peut-on savoir qui vous êtes ?

    --Bien sûr. Ludwig von Frik. Je représente la direction générale de la GNOUMAREF, un organisme de crédit. Je suis venu pour le recouvrement.

    --Mais qu'est-ce donc que ce fameux crédit dont tout le monde me rabat les oreilles ? Va-t-on m'expliquer, à la fin ?

    --Le crédit, c'est quand une personne m'emprunte de l'argent. Alors, moi, je le lui donne tout de suite.

    --Comme c'est gentil !

    --C'est-à-dire... euh... qu'après, on me le rend quand on peut. Avec les intérêts, bien sûr.

    --Les intérêts ?

    --Et bien, plus les gens attendent pour me restituer la somme, enfin, l'argent de ceux qui ont fait un placement chez moi, plus ils nous doivent gros. Le temps, c'est de l'argent, n'est-ce pas ?

    --Si je vous comprends bien, repris-je, vous vendez du temps, puisque l'argent que vous prêtez n'est pas vraiment le vôtre.

    --Tout à fait !

    --Tout à fait. Et en quoi l'homme vous a escroqué, alors ?

    --Nous avons appris qu'il était insolvable.

    --Insolvable ?

   --Il n'avait pas d'argent ! Un crime impardonnable, vous pensez bien ! Il n'aurait jamais pu nous rembourser. Un chômeur. Encore un paresseux qui vit à nos dépends.

    --Mais, s'il avait eu de l'argent, pourquoi diable voudriez-vous qu'il vous en eût emprunté ? Il se serait servi du sien, non ?

    --C'est compliqué, vieil homme, c'est compliqué... Dites-moi seulement où je peux trouver un certain Jól, et je me charge du reste.

    --Comme vous voudrez, lui-dis-je. Isidor ! Viens un peu par ici. Où que tu sois, rentre chez ton maître sans tarder !

    Et mon fidèle renne à la robe sombre de rentrer aussitôt. Alors, je dis à l'homme au costume gris :

    --Voilà, grimpez sur son dos, il vous conduira vers celui que vous cherchez.

    --Ce n'est pas trop dans la procédure... Pas moyen de s'y rendre en hélico ?

    --Ah, écoutez, vous le voulez, votre bonhomme, oui ou non ? Oui ? Alors grimpez sur le renne. Isidor ! À la forêt que tu sais, la clairière du dolmen.

    --C'est là qu'il est ?

    --Oui, oui...

    Et une fois qu'Isidor eut quitté le sol, moi d'ajouter :

    --Isidor, tu me l'expédies dans la forêt des Carnutes, à l'âge de pierre, tu l'y laisses, et tu rentres ! Ouste ! Et méfie-toi des chasseurs. Les javelots.

    Pour finir, je criai à Herr von Frik, qui, déjà, changeait de couleur :

    --Vous vendez du temps, elle est bien bonne ! Qui se permet de vendre ma peau sans me consulter ? Qui? Vendez-donc ce qui vous appartient. D'ailleurs, dorénavant, du temps, là où vous allez, vous en aurez à revendre.


    Et puisque c'est mon jour de bonté, avisant que nos deux tourtereaux sont plus heureux qu'ils ne l'ont jamais été, je leur laisse Météor, mon renne du futur. Qu'ils aillent avec lui, où et quand ils veulent, ils sont libres et ne doivent plus rien à personne. Tant qu'ils s'aimeront, ils vivront un éternel présent, le seul temps du bonheur. Carpe diem. Jól se sentira plus jeune en se regardant dans les beaux yeux de Greta, et Greta se sentira plus mûre au contact de ce bon vieux Jól. Pas si vieux que ça, quand même...

    Voilà, tout le monde est content. Sauf moi. Ah, mes os qui craquent, ces rhumatismes, saleté de saleté ! Dès qu'Isidor est rentré, c'est décidé, je pars en thalasso. Assez tricoté pour les autres.



FIN


© Joël Médina alias l'Apothicaire, Mai 2007


http://apothicaire.fr


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