Le Cri du Condor, nouvelle en ligne, page 5

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    José se démenait tant qu'il en avait avalé sa chique. Il suait à grosses gouttes, et l'écume glaciale lui trempait les vêtements à

choper la crève. Maria donnait aussi bonne mesure, mais aucun effort ne déviait d'une once la trajectoire obstinée de la barque qui

tanguait, tanguait, et tanguait encore, se délitant déjà d'un bout à l'autre. Rien n'eût servi d'écoper. L'enfoncement poursuivait son

cours inexorable.


    Pour ajouter à la peine, le cormoran affolé tournoyait autour de son point d'attache en grands cercles. Il jacassait à fendre l'âme.

Excédé, José coupa la ficelle et libéra l'oiseau qui ne demanda pas son reste. Il était bien opportun de penser à la pêche, à présent !


    L'enfant, lui, par bonne encontre, ne s'émeuvait guère de tout ce chambard, sans doute bercé par le roulis et le chant du vent par

dessus les eaux bleues.


    Après que les deux époux eurent bataillé ferme quarante minutes, ils durent bien se rendre à l'évidence d'un proche dénouement.


    --Mon pauvre mari, se lamenta Maria, je te demande pardon pour être venue bien sottement contrarier les desseins de la

Pachamama. Vois comme elle nous châtie. Une femme ne suit pas son homme à la pêche, ça ne se fait pas !

    --Non, la faute m'en revient de te l'avoir permis, ma douce, dit José. Tu ne dois pas te frapper de la sorte, et nul ne peut dire que les

dieux aient juré de notre perte à tous trois. Il ne doit pas en être ainsi.

    --Et comment y échapper ? Je ne vois guère d'issue, hélas !

    --Ecoute, j'ai une idée. La barque peut supporter encore le poids d'un seul d'entre nous. Voilà ce qu'on va faire.


    Et, mêlant le geste à la parole, José confia le panier d'osier à la surface du lac. Il enjoignit Maria de plonger avec lui et de

s'accrocher à ce fêtu de paille qui avait été, naguère, un bâteau ; et, lorsqu'il la sut pour un temps à l'abri du danger, en quête de

secours, il partit nager en direction d'une rive qu'il n'atteindrait jamais. L'eau était froide. Il périt dans la demi-heure en se laissant

couler, entraînant vers les abysses l'ultime image gravée dans son coeur des deux êtres qu'il avait le plus aimé.


    Maria tenait d'une main la barque renversée, le panier de Manuel de l'autre, lorsqu'une vague plus traître que les précédentes lui

déroba l'enfant.


    --Manuelito ! Manuelito !


    Elle tenta de le rattraper, mais en vain, la distance augmentait. La différence de poids des naufragés créant un écart de dérive, le

panier d'osier ne fut bientôt plus qu'un minuscule point à l'horizon.


    Le condor qui planait cent mètres au-dessus, d'un coup, perturba ses allures, tant le surprit le cri qu'il entendit. C'était le long cri de

désespoir d'une mère qui, pour toujours, perdait son premier né. Alors, le rapace, sans doute une femelle qui comprenait d'instinct sa

détresse, fondit comme l'écho et gémit avec elle.






© Joël Médina alias l'Apothicaire, 2006




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