--Maria, qu'avais-tu besoin de venir avec le petit ? s'enquit José tout en tendant la voile, le pied calé sur la barre. Tu sais bien que
c'est un travail d'homme, vous seriez mieux à terre.
--Je voulais être un peu avec toi, pour changer, dit Maria. C'est long de t'attendre sur l'île. Et ça donnera des couleurs à Manuel.
--N'empêche que ça va jaser. Et la Pachamama n'aimera peut-être pas. As-tu pensé à l'offrande, au moins ?
--Pour sûr, que j'y ai pensé ! J'en ai une pleine bourse, vois.
Et Maria tira d'un petit sac en toile
une pincée de feuilles sèches qu'elle porta
à sa
bouche pour la chiquer comme d'aucuns le
feraient du tabac. Son mari l'imita. Par offrande, il faut entendre cette coutume que perpétuent les gens du Titicaca de jeter trois
feuilles de coca dans l'eau avant toute entreprise, espérant ainsi se concilier les bons auspices. On mâche à longueur de journée
cette médecine afin de pallier au manque d'oxygène inhérent aux trois-mille huit cents mètres d'altitude.
Quiconque a voyagé au Pérou et a connu el soroche comprendra. Une douleur de crâne infernale et un pouls de cent-vingt. Vivre à
la hauteur des esprits ne sied guère qu'au condor et aux vigognes, et l'homme n'y figure qu'en rescapé. En aucun autre site sur terre
ne se conjuguent aussi bien vertige et mal de mer.
--Ça y est, dit José, l'autre idiot s'impatiente ! Trop près. Le poisson n'abonde plus, au pourtour des îles. Depuis que les lentilles
d'eau envahissent la lagune, on doit toujours tirer plus au large.
Et lui d'ajouter, levant le poing :
--Los Americanos
et leurs satanées usines ! Qu'ils rentrent chez eux. C'est
assez dur comme ça sans
qu'ils viennent encore polluer.
Et le gouvernement fait tout pour les encourager. Tas de vendus, va !
--Koâ, koâ, koâ !
-2/5- Suite