Le Cri du Condor, nouvelle en ligne, page 2


    Comme le ciel semblait des plus cléments, Maria avait insisté pour suivre son époux, au lieu d'aller moudre farine pour le pain de

 midi de sa meule de pierre. La vieille tante Francisca y pourvoirait. Une promenade romantique, ce n'est pas trop dans les manières

 des indiens Aymaras. Quand on vit sur le plus haut lac du monde, on n'a que faire de ces futilités de touristes. Le décor, c'est bien

 joli, mais quand on y tanne sa peau, on a plus soif de paix que d'aventure. Certes, mais à vingt-cinq ans, on rêve encore un peu.

    La vérité, c'est que les habitants des lieux sont les exilés des rives. Expropriés de leurs terres et sans le sou, ils n'ont pas eu d'autre

 choix que d'adopter l'ancien mode de vie des Uros au sang noir aujourd'hui disparus. La pêche, la chasse et l'élevage des canards,

 le troc de leurs prises contre patates et blé de l'Altiplano avec d'âpres paysannes Quechuas qui les engarcent jusqu'à l'os, voilà leur

 lot.

    Ce sont les pauvres des pauvres, mais attention : quelle fierté, quelle élégance, quel naturel ! Damnés de la terre, peut-être. Mais

 qu'on avise Maria dans sa robe et sa veste bleue, son tricot en laine d'alpaga et son petit chapeau tout marron aussi rond que son

 visage hâlé et ses nattes fines ; qu'on aperçoive José souriant dans son boléro d'hidalgo ajusté sur sa chemise blanche et dans son

 pantalon noir bien coupé, bonnet andin sur le chef, el tchoulo, et l'on se croit toujours dimanche. Seules leurs sandales, taillées dans

 du vieux pneu de camion récupéré à la décharge trahissent leur état.

    --Maria, qu'avais-tu besoin de venir avec le petit ? s'enquit José tout en tendant la voile, le pied calé sur la barre. Tu sais bien que

c'est un travail d'homme, vous seriez mieux à terre.

    --Je voulais être un peu avec toi, pour changer, dit Maria. C'est long de t'attendre sur l'île. Et ça donnera des couleurs à Manuel.

    --N'empêche que ça va jaser. Et la Pachamama n'aimera peut-être pas. As-tu pensé à l'offrande, au moins ?

    --Pour sûr, que j'y ai pensé ! J'en ai une pleine bourse, vois.


    Et Maria tira d'un petit sac en toile une pincée de feuilles sèches qu'elle porta à sa bouche pour la chiquer comme d'aucuns le

feraient du tabac. Son mari l'imita. Par offrande, il faut entendre cette coutume que perpétuent les gens du Titicaca de jeter trois

feuilles de coca dans l'eau avant toute entreprise, espérant ainsi se concilier les bons auspices. On mâche à longueur de journée

cette médecine afin de pallier au manque d'oxygène inhérent aux trois-mille huit cents mètres d'altitude.


    Quiconque a voyagé au Pérou et a connu el soroche comprendra. Une douleur de crâne infernale et un pouls de cent-vingt. Vivre à

la hauteur des esprits ne sied guère qu'au condor et aux vigognes, et l'homme n'y figure qu'en rescapé. En aucun autre site sur terre

ne se conjuguent aussi bien vertige et mal de mer.

    --Koâ, koâ, koâ ! cria le cormoran.

    --Ça y est, dit José, l'autre idiot s'impatiente ! Trop près. Le poisson n'abonde plus, au pourtour des îles. Depuis que les lentilles

d'eau envahissent la lagune, on doit toujours tirer plus au large.


    Et lui d'ajouter, levant le poing :


    --Los Americanos et leurs satanées usines ! Qu'ils rentrent chez eux. C'est assez dur comme ça sans qu'ils viennent encore polluer.

Et le gouvernement fait tout pour les encourager. Tas de vendus, va !

    --Koâ, koâ, koâ !

-2/5- Suite

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