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Le Cri du Condor, Nouvelle

Le plus grand des rapaces ne quitte cañons et crêtes andines que fort rarement. Lorsqu'il croise la route des hommes du côté des lacs d'altitude, ce n'est jamais bien rassurant...



 

     L'aurore virginale pointait son cou d'albâtre. Les brumes d'or qui s'élevaient du lac annonçaient le soleil. La brise de cinq heures lui

creusait des rides si profondes, que nul ne doutait en cet instant qu'il eût vu naître le premier Inca. Et ses eaux salines si loin de

l'océan, tout en bas. Cela ne pouvait s'expliquer que parce qu'en des temps très anciens, les dieux avaient pleuré sur le giron de leur

mère, la Pachamama.


    Dans les roselières de la lagune de Puno qui évoquaient la crinière d'un cheval indompté, glissait une barque jaune. Elle n'excédait

pas quatre mètres. Tandis qu'elle approchait, louvoyant entre des îles flottantes formées tout entières de roseau desséché, la totora,

on comprenait que ce frèle esquif devait sa couleur au même matériau. Un mât d'eucalyptus, une voile de lin et un gouvernail, voici

pour tout gréement.


    Trois occupants : José, vingt-cinq ans, Maria, cinq ans plus jeune, et le petit Manuel, leur enfant de six mois, qui partaient à la

pêche. Relié de la patte à la proue à tête de puma par six mètres de ficelle, un cormoran les accompagnait. C'est que ce grand

oiseau est utile, là-bas. Pour lever une truite, une perche ou un crapaud, il n'a pas son pareil. Mais que le maître s'oublie trois

secondes et ne tire l'animal assez prompt hors de l'eau, et l'autre engloutit son repas aussi sec.

    Comme le ciel semblait des plus cléments, Maria avait insisté pour suivre son époux, au lieu d'aller moudre farine pour le pain de

 midi de sa meule de pierre. La vieille tante Francisca y pourvoirait. Une promenade romantique, ce n'est pas trop dans les manières

 des indiens Aymaras. Quand on vit sur le plus haut lac du monde, on n'a que faire de ces futilités de touristes. Le décor, c'est bien

 joli, mais quand on y tanne sa peau, on a plus soif de paix que d'aventure. Certes, mais à vingt-cinq ans, on rêve encore un peu.

    La vérité, c'est que les habitants des lieux sont les exilés des rives. Expropriés de leurs terres et sans le sou, ils n'ont pas eu d'autre

 choix que d'adopter l'ancien mode de vie des Uros au sang noir aujourd'hui disparus. La pêche, la chasse et l'élevage des canards,

 le troc de leurs prises contre patates et blé de l'Altiplano avec d'âpres paysannes Quechuas qui les engarcent jusqu'à l'os, voilà leur

 lot.

    Ce sont les pauvres des pauvres, mais attention : quelle fierté, quelle élégance, quel naturel ! Damnés de la terre, peut-être. Mais

 qu'on avise Maria dans sa robe et sa veste bleue, son tricot en laine d'alpaga et son petit chapeau tout marron aussi rond que son

 visage hâlé et ses nattes fines ; qu'on aperçoive José souriant dans son boléro d'hidalgo ajusté sur sa chemise blanche et dans son

 pantalon noir bien coupé, bonnet andin sur le chef, el tchoulo, et l'on se croit toujours dimanche. Seules leurs sandales, taillées dans

 du vieux pneu de camion récupéré à la décharge trahissent leur état.

    --Maria, qu'avais-tu besoin de venir avec le petit ? s'enquit José tout en tendant la voile, le pied calé sur la barre. Tu sais bien que

c'est un travail d'homme, vous seriez mieux à terre.

    --Je voulais être un peu avec toi, pour changer, dit Maria. C'est long de t'attendre sur l'île. Et ça donnera des couleurs à Manuel.

    --N'empêche que ça va jaser. Et la Pachamama n'aimera peut-être pas. As-tu pensé à l'offrande, au moins ?

    --Pour sûr, que j'y ai pensé ! J'en ai une pleine bourse, vois.


    Et Maria tira d'un petit sac en toile une pincée de feuilles sèches qu'elle porta à sa bouche pour la chiquer comme d'aucuns le

feraient du tabac. Son mari l'imita. Par offrande, il faut entendre cette coutume que perpétuent les gens du Titicaca de jeter trois

feuilles de coca dans l'eau avant toute entreprise, espérant ainsi se concilier les bons auspices. On mâche à longueur de journée

cette médecine afin de pallier au manque d'oxygène inhérent aux trois-mille huit cents mètres d'altitude.


    Quiconque a voyagé au Pérou et a connu el soroche comprendra. Une douleur de crâne infernale et un pouls de cent-vingt. Vivre à

la hauteur des esprits ne sied guère qu'au condor et aux vigognes, et l'homme n'y figure qu'en rescapé. En aucun autre site sur terre

ne se conjuguent aussi bien vertige et mal de mer.

    --Koâ, koâ, koâ ! cria le cormoran.

    --Ça y est, dit José, l'autre idiot s'impatiente ! Trop près. Le poisson n'abonde plus, au pourtour des îles. Depuis que les lentilles

d'eau envahissent la lagune, on doit toujours tirer plus au large.


    Et lui d'ajouter, levant le poing :


    --Los Americanos et leurs satanées usines ! Qu'ils rentrent chez eux. C'est assez dur comme ça sans qu'ils viennent encore polluer.

Et le gouvernement fait tout pour les encourager. Tas de vendus, va !

    --Koâ, koâ, koâ !

    --Toi, l'oiseau de malheur, tu te tais ! Y'a que des crapauds, par ici. Ah, tu as l'air malin, je te jure, avec ta ficelle et tes airs

d'épouvantail.

    --Calme-toi, dit Maria. Tu te fais du mal, et rien ne sert de s'énerver. Tu réveilles Manuelito.


    En effet, l'enfant qui, jusqu'ici, sommeillait dans un châle en laine de lama que sa mère portait au dos en manière de hotte, comme

surpris hoqueta tout d'abord, puis se mit à vagir. Il gigotait dans tous les sens et son tchoulo à trois pompons enfoncé sur la tête lui

donnait une dégaine de lutin. Maria pivota le châle de telle sorte que Manuel fut blotti dans ses bras contre son nombril et susurra de

douces paroles à son oreille. Mais bernique, le bambin renchérissait. Rien ne semblait pouvoir l'apaiser, tant que le cormoran s'en

inquiétait aussi, et sautillait sur la tête de proue en moulinant des ailes. Charmant arbre musical !


    --Ça va, ça va, dit José. J'ai compris ! Va falloir user des grands moyens.


    Et sans que rien n'eût pu laisser prévoir ceci au beau milieu des flots, José tira de sa poche une flûte à trois trous. Tenant ferme la

barre d'une main, corde de la voile entortillée autour, il pipeauta un air de l'autre.

    Et cependant que la barque en roseaux s'engageait plus avant vers les eaux sombres en silence, retentissait la mélodie
 
d' El Condor pasa ; au grand ravissement du petit qui écoutait comme extasié son père, sa mère, d'une tendresse infinie le berçant

en cadence, puis lui donnant le sein. Le cormoran, sans doute sous le charme de l'épopée de l'auguste volatile demeurait recueilli. Le

son ouaté par l'atmosphère rare entourait l'équipée d'un cocon protecteur, que ne troublaient ni les clapotis des vagues, ni le

sifflement du vent qui, pourtant, redoublait.


    Maria savourait son bonheur d'être là, en ce moment fugace. En famille. Une joie sans objet. Quand on se sent libre car dénué

d'envie. Elle remerciait le destin de l'avoir placée sur la route de José, un bien gentil mari qui ne manquait pas une occasion de lui

témoigner son amour.


    Elle égrenait ses souvenirs un à un, comme les perles d'un rosaire, à la façon des incantations à la Vierge que l'on profère pieds

nus et plein de contrition. Ces étranges prières émanées d'une âme simple avaient d'autant peu de difficulté à monter au ciel qu'on s'y

trouvait déjà.


    Elle revoyait en songe les maints préparatifs de leur mariage. La communauté leur avait offert, en guise de trousseau, leur îlot

personnel. Deux mois durant, tout le monde s'y attela, afin que le jour dit, tout fût digne des épousailles. Car l'usage veut qu'à chaque

ménage fondé, l'on crée une parcelle. Si bien qu'avec le temps, la lagune s'est constellée de ces trempolines dérivants que l'on ancre

ici ou là, selon sa fantaisie. Au fur et à mesure, deux fois l'an, que s'imbibent les basses couches du roseau, par dessus on en rajoute

du nouveau. On pratique une ouverture carrée en son milieu pour les canetons, tandis qu'à sa périphérie, face au sud, on répartit les

habitations, de modestes huttes qui feraient crever de jalousie Robinson. En regard de ces paillotes, l'embarcadère. Quant à la

cuisine, c'est un four liliputien en terre cuite toujours abrité à un mètre du bassin, pour le cas où el diablo soufflerait trop fort sur les

braises.

    Des îlots, on en trouve de divers gabarits, selon qu'il s'agisse d'un foyer privé ou d'un collectif regroupant l'école, la mairie ou l'église

 adventiste, unique local en matière cossue, c'est-à-dire préfabriqué. Les enfants de plus de cinq ans y chantent l'hymne national au

 garde-à-vous sur un plancher épisodique. Puis débutent les cours sous l'égide d'un stagiaire équipé d'un sifflet made in China que

 Lima leur a livré par avion. Le sifflet, pas l'enseignant. En général, il habite Puno et on le paie avec du poisson cru.

    Les noces de Maria et de José s'étaient déroulées dans la liesse et l'abondance. La communauté n'avait pas lésiné. On s'était

 rendu à Puno, chose rare, au moyen du bâteau motorisé des visiteurs ; de ceux qui passent les mers pour filmer les indiens tels des

 bêtes de foire et, sans piper mot, repartent en jetant pièces, stylos et sucreries à la volée aux mômes.

    Après la cérémonie à l'église, le cortège s'enfila dans un atelier improvisé en salle des fêtes où l'on se régala d'un vrai repas de

 Sardanapale. Du tendre filet d'alpaga-pommes-frites, du canard aux herbes exempt de grippe aviaire, et du cochon d'Inde à la

 quinoa, pensez-donc ! Ce même rongeur dodu qui trône en manière d'ironie sur la table du Christ dans La Cène, un fameux tableau

 que l'on peut admirer dans la cathédrale de Cuzco.

    Nul Aymara du lac n'assiste d'ordinaire à semblable festin. Un pisco sour à l'apéritif, la chicha pour arroser les agapes, sorte de

bière de maïs, et voici la messe dite. Ajoutons là-dessus le tambourin, la flûte de Pan et la mandoline en carapace de tatou ;

complétons par la débauche de coca que l'on s'échange entre deux libations, les rires à tue-tête, les concours de grimaces et la

farandole endiablée à la hauteur des aigles, et l'on saura ce que vivre veut dire. Le concours de grimaces, c'est sans conteste l'oncle

Juan qui l'avait emporté. Le mousquet au canon rouillé de son père lui avait claqué en plein bec au cours d'une traque aux oiseaux et

lui avait rôti la moitié de la gueule. Ça aide.


    Enfin, lorsque tout fut consommé, notre petit monde regagna ses pénates en saupoudrant la lagune de pétales de fleurs, après

avoir mis en terre, pour conjurer le sort, un embryon de lama sec.


    Une vive secousse ramena soudain Maria aux contingences présentes, arrachant le mamelon de la bouche du petit.


    José avait cessé sa musique, et il ressemblait maintenant davantage à Charon, le nocher des enfers, qu'à un pastoureau attendri.

Qu'il fût distrait par ses égarements bucoliques ou qu'il manquât d'expérience, le jeune homme s'était fait surprendre par cette

brusque saute d'humeur du Titicaca que tout bon pêcheur redoute.


    C'est que le vent avait forci. Il poussait la barque vers la sortie de la baie, hérissant l'étendue liquide d'un moutonnement houleux, et

José avait beau abaisser la voile et ramer à contresens, l'embarcation filait du mauvais côté, celui de la mer haute. Quand se

démonte un lac grand comme quinze fois le Léman, on peut parler de mer.

    --Maria ! Aide-moi, vite, dit José. Pagaie de l'autre rame avec moi. Il faut sortir de là. Si on passe le goulet qui étrangle l'anse, c'est

foutu !

    --Manuel, Manuel ! Il va tomber ! hurla Maria.

    --Dans le panier d'osier. Enlève les trois truites et couche-le dedans. Rame avec moi, Maria.Allez ! Por el amor de Dios, ça urge !

    José se démenait tant qu'il en avait avalé sa chique. Il suait à grosses gouttes, et l'écume glaciale lui trempait les vêtements à

choper la crève. Maria donnait aussi bonne mesure, mais aucun effort ne déviait d'une once la trajectoire obstinée de la barque qui

tanguait, tanguait, et tanguait encore, se délitant déjà d'un bout à l'autre. Rien n'eût servi d'écoper. L'enfoncement poursuivait son

cours inexorable.


    Pour ajouter à la peine, le cormoran affolé tournoyait autour de son point d'attache en grands cercles. Il jacassait à fendre l'âme.

Excédé, José coupa la ficelle et libéra l'oiseau qui ne demanda pas son reste. Il était bien opportun de penser à la pêche, à présent !


    L'enfant, lui, par bonne encontre, ne s'émeuvait guère de tout ce chambard, sans doute bercé par le roulis et le chant du vent par

dessus les eaux bleues.


    Après que les deux époux eurent bataillé ferme quarante minutes, ils durent bien se rendre à l'évidence d'un proche dénouement.


    --Mon pauvre mari, se lamenta Maria, je te demande pardon pour être venue bien sottement contrarier les desseins de la

Pachamama. Vois comme elle nous châtie. Une femme ne suit pas son homme à la pêche, ça ne se fait pas !

    --Non, la faute m'en revient de te l'avoir permis, ma douce, dit José. Tu ne dois pas te frapper de la sorte, et nul ne peut dire que les

dieux aient juré de notre perte à tous trois. Il ne doit pas en être ainsi.

    --Et comment y échapper ? Je ne vois guère d'issue, hélas !

    --Ecoute, j'ai une idée. La barque peut supporter encore le poids d'un seul d'entre nous. Voilà ce qu'on va faire.


    Et, mêlant le geste à la parole, José confia le panier d'osier à la surface du lac. Il enjoignit Maria de plonger avec lui et de

s'accrocher à ce fêtu de paille qui avait été, naguère, un bâteau ; et, lorsqu'il la sut pour un temps à l'abri du danger, en quête de

secours, il partit nager en direction d'une rive qu'il n'atteindrait jamais. L'eau était froide. Il périt dans la demi-heure en se laissant

couler, entraînant vers les abysses l'ultime image gravée dans son coeur des deux êtres qu'il avait le plus aimé.


    Maria tenait d'une main la barque renversée, le panier de Manuel de l'autre, lorsqu'une vague plus traître que les précédentes lui

déroba l'enfant.


    --Manuelito ! Manuelito !


    Elle tenta de le rattraper, mais en vain, la distance augmentait. La différence de poids des naufragés créant un écart de dérive, le

panier d'osier ne fut bientôt plus qu'un minuscule point à l'horizon.


    Le condor qui planait cent mètres au-dessus, d'un coup, perturba ses allures, tant le surprit le cri qu'il entendit. C'était le long cri de

désespoir d'une mère qui, pour toujours, perdait son premier né. Alors, le rapace, sans doute une femelle qui comprenait d'instinct sa

détresse, fondit comme l'écho et gémit avec elle.






© Joël Médina alias l'Apothicaire, 2006







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