La Quête d'Aldoran, roman en ligne


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        Le subterfuge dut fonctionner, sans doute, car rien ne se passa. Une demi-heure plus tard Aldoran atteignit un plateau verdoyant, où chose singulière en ces contrées perdues, paissaient et vaguaient vaches, chèvres et moutons en un spacieux enclos que bordait une claie. D'une bâtisse en pierres équarries couleur de cendre, un genre de borie, sortit un homme qui clopinait et s'aidait d'une canne en bois de cormier, à tout le moins une ébauche, car c'était un petit ragot tout dégingandé qui avait le pied bot et une main palmée, deux minuscules cornes affichées sur le front, la barbichette à moitié grillotée, et en guise de crâne, un patatoïde de révolution, trace indélébile de sa tragique venue au monde. Une vraie tête de meneux de loups, quoi, et qui portait la marque de sa vocation. C'était le Faune rebouteux.

        Le Faune était d'une bonté de pain. Toujours le coeur sur la palme, si j'ose dire. Pragmatique plutôt que penseur. Non pas que ses souches paysannes l'eussent mis à l'abris des idées générales, mais l'expérience lui avait appris à les craindre. À chaque fois qu'un "servonicole" des villes prenait quelque nouvelle mesure, arrivait une catastrophe. Cela l'avait conduit, sept mille ans plus tôt, à quitter la vie citadine pour s'aller, en forêt, de la modernité guérir les maux et n'en plus revenir. Sans regret, très heureux de dîner à l'écart. Cela ne l'empêchait pas de prêter assistance à son prochain. Pour réduire une fracture ou panser une plaie, on n'en trouvait pas deux comme lui en la machine ronde. Sa famille ? Loin derrière, éteinte avec sa mère, après les forceps. On conçoit qu'il en eût contre le corps médical. Les mauvaises langues de Gigaudon racontaient que le père, volage inconnu qu'on ne revit jamais, avait couché la Faunesse dans son lit, mais pas dans son testament : abandonnant tout le poids de sa faute dans le ventre de la belle, il avait fui à la faveur de la noirceur nocturne. Bref, de bien mauvais débuts.

--Holà, du chemin, le péquelet, là, que vens-tu errer per aca ? patoisa le Faune d'un ton un peu bourru. T'as cassé la patoche ?

        --Non, je passais et le brouillard s'est pris de béguin pour mon ombre. Si tu m'offrais gîte et couvert, tu m'obligerais de beaucoup, le cornu. Je suis fourbu et, de plus, des coupe-jarrets en veulent à ma vie.

        --Il ferait beau voir qu'on t'estourbisse devant ma porte, l'étranger. Je viens de passer le balai à l'instant. Franchis le seuil. La Faucheuse ne t'y suivra pas, c'est le Faune rebouteux qui te le dit. Elle a trop peur d'attraper la boitouille : c'est contagieux, dans Kermalia, à ce qu'on raconte.

        L'intérieur de la demeure s'accordait au naturel de son habitant. Sol en terre battue, hamac, plaque de granit rose en guise de table ; assiettes, pots et cruches de grès, un tour, un soc et une houe, un pressoir, trois faisselles pour égoutter fromage ; un pétrin, une meule grenue, une carde et un rouet, une arête de poisson, un four à feu tournant, une enclume et un creuset : en cela consistait toute la richesse et le bonheur du Faune, ainsi que les animaux, les murs et les herbages. Il faudrait y ajouter la profusion de simples et d'onguents qui envahissaient un étroit débarras attenant à cette pièce unique qui, comme on l'aura compris, lui servait aussi bien à dormir, qu'à manger ou besoigner. Rustique, certes, mais d'une irréprochable propreté, et rien ne dérobait aux besoins fondamentaux, excepté la compagnie des humains en général, et d'une femme en particulier.

        --C'est pas le Garou qui t'envoie, au moins ? s'enquit le maître de céans. Cestuy-là, on me reprendra à le soigner, té ! D'avoir plâtré la patte de cet escogriffe n'a pas pour autant graissé la mienne : il m'a pris le congé en même temps qu'un veau. Sniff... Non pas que tu sentes la rose, mais pour puer comme il le fait, faudra te lever tôt matin. Je te préviens qu'avec moi, côté pitance, c'est à la fortune du pot. Pas de manières, hein ? On n'est pas chez les bourguignols, ici.

--Je reviens de loin, l'ami, alors tu peux compter sur moi, promit le prince. Ce n'est pas moi qui te chercherai des poux dans la tête.

        Le Faune haussa des épaules.

        --Ah bah, j'aime autant compter sur mes doigts. Parce que même dans ta tenue d'épouvantail déguenillé, péquelet, je devine ton lignage. Y a rien à faire, en vous, c'est incrusté. Même quand vous suez, vous ne sentez pas l'odeur du pauvre : pas assez âcre. C'est-y pas que j'aurais devant ma pomme talée le fameux prince égaré, des fois ?

        --On ne peut rien te cacher, le Faune.

        --Ouais bon, arrête ton char, blésa le rebouteux. Tu sais, j'ai beau être croquant, je ne suis pas un Gilles. En attendant la mort des rats, pose ton cul sur ce tabouret, là. Alors, sans rire, tu te bats comme un ramoneur pour attraper le coche et sauter la clôture ? C'est-y bête de tourner en rond de la sorte. Faut vraiment être fada. Moi, tout au rebours, c'est en me perdant dans la sapinette que je me suis trouvé. Pourquoi t'encagnes-tu ? À leur civilisation, aux autres nigauds, je ne reconnais que trois bienfaits qu'ils n'ont d'ailleurs pas inventé : le pain, le vin, et le fromage. Tout le demeurant n'est que menterie, des contes d'arracheur de dents, si tu veux mon avis. Ils esquintent les arbres pour faire du papier sur lequel ils tentent d'expliquer ce que furent les arbres. Pauvres cons. Je me souviens encore de ce pitre de collège qui voulait m'apprendre avec des livres ce qu'était la campagne. Tu l'as peut-être connu, péquelet : c'en est un que la distance focale de ses lunettes, pour parler comme lui, lui dessinait un joli bec d'oiseau, et que quand il ôtait son chapeau lui tombait du caillou une aigrette tellement longue que les singes du parc s'y accrochaient après.

        --Tu m'en diras tant, gloussa Aldoran dubitatif.

        --C'est comme je te la rapporte. Foutriquet ! J'ai peut-être le pied fourchu, mais pas la langue. Le pire, péquelet, c'est le jour où on avait organisé un buffet campagnard à la fête de fin d'année de l'école et que ce petit ronge lard m'avait engueulé devant tous mes copains :

"--Ma parole, regardez-moi ce gougeat, qu'il me cause, le pisse-copie. Des deux morceaux de gâteau dans l'assiette, il a fallu que tu choississes le plus gros. Quel manque d'éducation ! Il me semble qu'à ta place j'aurais gardé le petit.

--Et de quoi vous vous plaignez, alors ? que je lui réponds : mangez-le, vous l'avez."

        Il est venu tout jaune et m'a invité à prendre la porte. Alors, cigognes que tu cigognes, me voilà parti avec le vantail sur le dos et le magister à mes trousses, comme l'avare après son magot. Ho, ho, ho ! À se tordre les boyaux !

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