La Quête d'Aldoran, roman en ligne

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        Au fur et à mesure qu'il s'avançait entre les halliers ombreux, repère rêvé pour quiconque administre au moyen du cordeau les derniers sacrements, Aldoran eut la nette impression qu'on lui emboîtait le pas. Du moins l'épiait-on, de cela il était sûr. Transpercé par le regard glacial d'une Gorgone eût été plus proche de la vérité, malgré la brusque tombée du brouillard sur l'Île. Il n'entendait plus les trilles enchanteurs des rossignols perchés sur les hauteurs, la brise s'était tue. Comme saisi d'effroi, le temps ne volait plus. Un silence angoissant, une vacuité pesante, la mort en personne claquait des dents de froid et craignait sa propre ombre.

        Il y eut soudain dans l'invisible, un cri déchirant qu'avait précédé un curieux air de flûte. Curieux autant que familier, mais du diable si le prince se souvenait en quelle occasion... Puis ce cri derechef. Et quel cri, mes aïeux ! À vous fendre l'âme. Un cri qui traduisait toute la souffrance, tout le désespoir, toute la détresse du monde ; un hurlement de bête sauvage à l'agonie qui évoquait le Gévaudan, l'Ardèche et ses landes maudites, l'auberge des assassins, et ce genre de légende à vous faire venir du poil de sanglier sur l'échine tandis que vous parvient du fond des bois la lancinante mélopée d'une vielle à roue.

        Un sanglier ? Mais oui, c'était cela, le cri : un solitaire, juste là-devant, à vingt queues de renard, dans le lacet, couché sur le flanc droit, aux pieds d'un cairn de pierres qui balisait la fourche, et sur lequel une main anonyme avait jadis buriné un Pé d'Auque, la Patte d'Oie, la griffe, le logo des premiers bâtisseurs, les ancestraux Géants, du temps que l'intelligence les habitait encore et qu'ils savaient tirer le miel du rocher, juste avant que l'ancienne lune tomba sur Zatlan et les crétinisa.

Le prince approcha de l'animal. Il était blessé à la gorge, une plaie béante qui coulait le sang gros comme le poing. On eût dit l'oeuvre d'une lance qu'on avait enfoncé à dessein jusques à l'ardillon, tourné, vrillé, puis arraché d'un coup sec avec les lambeaux de chair vive qui s'étaient mis après. Une vilenie, un travail de félon, un fait de basse douve.

        --Mmmf, ourf, whaff,..., râla la bête. J'ai mal la teste. C'est toi, Aldoran ?

        --Comment sais-tu mon nom ? s'étonna le jeune homme.

        --Mmmf. Pas compliqué. C'est 0l Men, le Nain colporteur qui, tantôt passé deux siècles, me causa de toi. Tout Kermalia te connaît à cette heure. Ourf... Et Eux aussi, Ils savent, sois tranquille.

        --Eux ? Qui ça, "Eux" ?

    --Des ombres sans visage... T'expliquer je ne puis. Mmmf. Trop long... bientôt mourir. Tu encours un grand danger. Ils auront ta peau comme ils eurent la mienne. Whaff... Écoute : je suis Castagnette, la Laie, et j'ai eu vent de ta queste. Huuiiik !

Castagnette, Aldoran l'avait oubliée, celle-là ! Ainsi c'était donc vrai. Le Lapin Philibert ne lui avait conté ni hâbleries, ni vantardises. Quant au Korrigan, il n'était pas près de lui sortir de l'esprit, son oeil !

        --Tu cherches le mot secret. Mmmf. Ne nie pas, je le sais. On ne ment pas à Castagnette. Remercie la chance que les champignons m'aient parlé en bien de toi. J'aurais trouvé la force de te briser, sinon. Ougrr... je vais te dire ce que je n'ai jamais révélé à personne. On ne m'occira pas deux fois, rien à craindre. Mmmf... Colle ton oreille à mes lèvres. Plus près, que l'ennemi n'entende peu ni prou mes sibyllins propos. Mmmf . . .

        Sibyllins et sibilants à la fois.

        Et dans un ultime effort pour rassembler son souffle, la brune truie des bois à la si fière hure lâcha un joli mot composé de trois lettres. Lorsque, plus avant du récit, nous saurons quelle faction vous envoit, lecteur, alors peut-être apprendrez-vous ce qu'hoqueta la bête. Pour lors, monsieur l'ami, patientez, soyez complice, de le savoir si tôt gâcherait votre envie. Un secret est un secret, cochon qui s'en dédie.

        Ainsi mourut la Laie qui lisait dans les astres. Les chênes la pleurèrent, le Cerf brama longtemps ; le Génie du caillou lui fit un catafalque, et les Sylphes attristés lui dressèrent un dais de mousse et de feuillage où les soirs de lune rousse, viennent danser les Grimlins et les ours pour lui porter hommage. De son sang mêlé de terre naquit la Licorne Altaïr aux ailerons d'albâtre qui, crins brandillants et renâclants naseaux, tient le flambeau de Sol et conduit les étoiles, et préside au destin des premiers fils de l'Aube. Que ceci soit consigné dans le Grand Livre de Platine, jusqu'à la consommation des siècles.

        Mais qu'importe, la mort ? Chanter, vivre et mourir, le temps d'un songe. Le meilleur à la fin ; le dessert, la cerise sur le gâteau. Douce compagne me sembles-tu, la Camarde, ma mie, drapée dans ton blanc linceul de lin, chevelure d'argent, la gueule enfarinée et l'orbite enfoncée, lorsque, brandissant ta rutilante faux tu exhales, les soirs d'hiverà l'improviste, ta délicate haleine faisandée. Tu tousses, ma belle, tu claudiques, tu t'essouffles ; tu n'as pas bonne mine. Couvre-toi, tu vas attraper mal. Une congestion, à ton âge, ça ne pardonne pas : tu pourrais claboter ; avoue, ça serait bête. Toi tu ris, nom d'un chien, toujours ton imparable humour. Sérieux, c'est que tu nous manquerais, la mort, on te regretterait. Malgré ta froideur feinte, allez, nous te savons sensible. Explique-nous un peu : quel besoin avais-tu de faucher cette Laie ?

Le silence répondit et resserra son étreinte. L'endroit était malsain, surtout que la purée de pois avait gagné en opacité. Le prince résolut de prendre à gauche et de hâter le pas, non sans avoir jeté auparavant sa veste par-dessus les épineux, sur l'autre voie, pour dérouter le sicaire à ses trousses. Une ruse qu'il tenait de Boulamian, le petit casseur de vitres qui ne devait plus porter la barboteuse à présent.

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