La Quête d'Aldoran, roman en ligne


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        Hélas, les souvenirs, aussi chers qu'ils fussent à son âme, ne tireraient pas notre ami d'affaire. La question demeurait entière et irrésolue : "comment prendre congé de cette baudruche ?" Certes, il avait bien tenté de jouer le passe-murailles au moyen de l'anneau d'Hafnor, mais bernique, en milieu humide le charme s'avérait inopérant. Un pétard mouillé lui eût été plus utile.

        Le coucou sonna la demie. Une nouvelle montée des sucs apporta un avatar nouveau. Il se présenta sous la forme d'une frêle embarcation, un tonneau roulant et tanguant au gré des vagues, dans lequel divaguait une espèce de diablotin bourrache, rougeaud et poupard, tout de bleu revêtu, et qui portait un entonnoir de cuivre à la place du chapeau. Il se tenait raide droit comme s'il avait bouffé un parapluie ; ferme et résolu, à l'instar d'un capitaine de vaisseau qui, fluctuat nec mergitur s'attache au bastingage par gros temps, il machicotait de sa voix rocailleuse cette drôle de rengaine :

Et deux et deux font quatre

J'en suis sûr et certain,

Au pays des Emplâtres

Je suis le plus malin.

Où est donc Ornicar ?

Pour moi, point de hasard :

Toujours rêve dévoie,

Mais Logique pourvoit.

Et yo-yo, arrosons !

Et buvons à Raison.

        À la vue d'Aldoran le loup de mer s'interrompit.

        --Mais sainte Vergue, parole, est-ce que je vois ce que je vois? Un Tonte, un Nain? Non, non, par le Feu Saint-Elme, pince-moi le bras si tu ne sors de ma bouteille. Cric et croc, hic et hoc, fick et foc !

        --Plic et ploc ! Je suis bien réel, monsieur le marin. C'est une sorcière qui m'a rétréci tantôt. Je survolais la forêt à dos de dragon et...

        --Eh, oh, à moi on ne la fait pas, matelot ! Ce qui est rond n'est point carré, cent huniers ! Pince-moi d'abord, une fois, qu'on rigole. Pff ! Sorcière, dragon, calembredaines !

Aldoran s'exécuta. Le visage empourpré du marsouin en goguette et aux sourcils broussailleux vira au jaune pâle.

--Sabord ! C'est pourtant vrai, moussaillon, que tu n'es ni de vent, ni de fumée. Une paye que je n'ai rencontré être qui vive, anguilles exceptées. Une éternité. Moi qui fus le plus actif de tous les hommes. Une honte, une infâmie, cette solitude !

        --Qui êtes-vous, capitaine ?

        --Capitaine ? Ah, ah, capitaine ! Oui, évidemment, avec cette barbe de trois mille ans et cette vareuse... Trois mille ans que je suis condamné à entendre sonner ce satané coucou ! Certes, une régularité à toute épreuve, jamais une seconde de retard. Remarquable, remarquable... Mais moi qui étais parti tranquille à la pêche à la ligne ce matin-là, si j'avais su ! Un seul écart de conduite dans ma vie quotidienne et voilà le résultat. Que m'arriva-t-il à moi, le roi des logiciens ? La chose la plus improbable qui n'arriverait jamais à personne : ce fut le poisson qui m'avala ! Une cabale, un coup monté, j'en jurerais. Cela défie tous les pronostics. C'était bien la peine de bâtir un royaume où les routes vont droit et où chaque activité fait l'objet d'un formulaire. Moi qui avais tout prévu, tout règlé, moi qui oeuvra mon règne durant à l'établissement de l'État Providence !

        --Je n'ai pas saisi votre nom.

        --Normal, je ne l'ai pas prononcé. Je suis Malabar 1er, le Roi des Kongs, s'inclina l'homme en ôtant son entonnoir. Du moins, je crois... Parce que dans ce recoin abandonné même du démon, un nom ne signifie plus grand chose, matelot.

        --Et comment sortir d'ici, selon vous, Majesté ?

        --Je te demande bien pardon, moussaillon, mais réalises-tu à quel point ta question est imbécile et malvenue ? Si je le savais, je ne serais pas ici à me les tourner. Remarque, note bien qu'il paraît que sur l'île du Lac officie une devineresse qui connaît tout. Mais je n'y crois guère : ce qui est rond n'est point carré, mathurin.

        --Une devineresse ?

        --Oui. Elle aurait une tête en forme de berlingot. Trois faces, trois bouches. Ridicule ! Deux seraient contradictoires: l'une dirait toujours vrai, l'autre mentirait de façon éhontée ; quant à la troisième, elle raconterait n'importe quoi.

        --Nous voilà bien avancés ! grimaça le prince.

        --Moi je connais une méthode, expliqua le damné. Tu te présentes devant l'une quelconque des trois faces, et tu lui poses la question suivante : "si je demandais à ta soeur qu'elle est, de vous deux qui ne tombez jamais d'accord, celle qui fait face à la sortie la plus proche, que me répondrait-elle ?" Prends pour assuré l'opposé de ce qu'elle te dira. Ça marche à tous les coups. Quod erat demonstrandum.

--Ah bon ? Et supposez, je dis bien supposez, que j'interroge la mauvaise figure ?

--Bah ! Tu as deux chances sur trois de ne pas la tirer du pot. Et voire, au point où tu en es, que risques-tu ? Le hic, c'est qu'il te faut atteindre la pythonisse pour savoir, et que pour l'atteindre il te faut savoir. Na. Aga, aga, agag !

        Et Malabar 1er se mit à baver de la mousse blanche comme un dément. Parcouru de tremblements nerveux, il riait entre deux crises de larmes. Puis le tonneau s'abîma par les mêmes voies que celles qu'avait emprunté la marmite d'Advocatus Diaboli. Dans la précipitation, le "capitaine" sema son brûle-gueule en bois de bruyère. Fait singulier, lorsqu'Aldoran toucha la pipe, elle réduisit de volume de telle sorte que le gamin put la glisser dans sa poche.

        Quel guignon ! Après le plaideur verreux et le logicien piqué, à quelle calamité devait s'attendre désormais le prince? En un sens toutefois, on constatait une amélioration dans les choix culinaires de la Glougloube. Cela laissait augurer pour la suite une lueur d'espoir : qui sait, avec un peu de chance, le troisième protagoniste de la série serait PRESQUE normal. 

        Car si le premier n'avait aucun intérêt à ce que le vice déclarât forfait, et donc s'appliquait en douce à l'encourager du mieux qu'il le pouvait, le second n'était guère coupable que du délit d'utopie, ce qui n'eût dérangé personne ne fût-ce cette fâcheuse propension des peuples à penser de leurs mains. Et nous savons plus d'une planète sur laquelle celui-ci eût bénéficié de la liberté conditionnelle, et au moins une en particulier où on lui eût volontiers déroulé le tapis rouge. Au fond, la folie n'est qu'affaire de contexte. Il suffit en certains lieux que la prudence invite à ne point nommer d'une malencontreuse figure de style, ou d'un syllogisme un peu boiteux, et hop, la camisole ! Mais rendons hommage au fou qui possède en ces temps agités cet avantage moral sur l'intrigant, qu'il demeure fidèle à sa cause, quoiqu'il advienne. On devrait dresser un monument à sa persévérance. Et si nous sommes d'aventure obligés de l'enfermer, ce n'est pas tant pour nous garder de ses élans un peu trop spontanés que pour empêcher que l'autre n'en tire profit et mauvais usage.

    Voici pourquoi les autorités de Kermalia prirent la sage résolution d'embastiller tous les logiciens qu'ils pourraient attraper.

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