La Quête d'Aldoran, roman en ligne

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        Une malédiction planait sur la cité, pour sûr. Lui, le chat, il le savait : ses moustaches ne l'avaient jamais trompé.

        Tout avait commencé un lustre plus tôt, la fois où l'on avait retrouvé le peintre Léonard étranglé dans son atelier de la rue Quiquempois. Un jour sinistre, d'ailleurs. Il tombait des cordes et la foudre frappait plus fort que le marteau des Cyclopes en enfer. La chose qui avait ôté la vie à l'artiste avait dévasté la remise avec la violence et la soudaineté d'une tornade. Léonard gisait dans sa crasseuse souquenille maculée de peinture, un rictus à la bouche et un pinceau dans le nez.

Singulière mort, en vérité ; tout ce que l'on voulait, mais certainement pas naturelle. C'était comme une vengeance d'un genre un peu spécial. Occulte, disait-on. On s'était acharné. Le bruit avait couru que la fin tragique de Léonard trouvait son origine dans une série de toiles baroques qu'il avait réalisées pour le compte d'un mystérieux client dont nul ne savait ni le nom, ni l'adresse. Il s'agissait de scènes bucoliques dépeignant la vie des Démons des Montagnes Interdites, ainsi que les lieux où ils aimaient à se manifester et s'ébattre autant qu'à sévir, tantôt isolés, tantôt regroupés par horde. Cette information ne serait sans doute jamais parvenue jusqu'à nos oreilles, si l'artiste le premier n'eût trahi le secret. Petite faiblesse des grands hommes...

Il faut dire que la peinture de Léonard passait pour magique. Quiconque possédait l'une de ses toiles, obtenait le pouvoir d'en pénétrer le paysage aussitôt. Un visa de sortie pour une autre dimension, en somme.

        Toute la puissance du procédé provenait de l'élément premier qui composait les pigments. C'étaient les fameuses graines de pilou-pilou qui ne germent que dans la Psychosphère, et que Kabbalius lui avait rapporté de l'un de ses voyages innombrables au pays des chamanes. Le maître, alors, se livrait à un rituel précis, qui consistait à projeter ses émotions sur les graines, ce qui avait pour effet de les colorer dans la minute qui suivait. Ainsi prirent naissance des expressions amusantes que tout le monde utilise mais que personne ne comprend, telles qu'avoir une peur bleue ou être vert de jalousie. Ensuite, notre démiurge mettait à sècher le pilou-pilou sur un poêle, puis le pilonnait dans un mortier d'agate jusqu'à ce qu'il l'eût réduit en poudre. Un soupçon de graisse de loup, qui, outre son office de liant, garantissait du mauvais oeil et, hop, à ta palette, Léonard !

        Seulement dans les derniers temps, penderies exceptées, le loup devenait aussi rare que certaine bête des Vosges qui défraya la chronique tantôt, et dont à notre grande honte, nous confessons avoir beaucoup ri. Aussi le peintre résolut-il de se passer du brave canidé, et se contenta d'un vulgaire bout de savon au tricératops que lui procurait un jeune rapin du nom de Barbouillas. Mal lui en prit ! La violation du secret provoqua sans délai la ire de ses vivants modèles qui jaillirent des tableaux de tous les côtés à la fois et lui sautèrent au cou pour l'embrasser.

        Et puis ce fut le tour de tous les autres, là. Gislain le Vilain, battu par son oreiller chaque nuit, Sigismond le Huron, défenestré par d'invisibles mains balladeuses, la courtisane Isabeau qui dégringola de Charybde en Scylla depuis son escabeau et se rompit les os un soir de gaudriole ; Brûlardent le bougnat, qui, piqué d'une folie sans raison, dévora son charbon sur la place et se compromit à des simagrées de messe noire ; le bûcheron Tapessec qui ne cognait pas comme un manche pourtant, et qui néanmoins jeta le manche après la cognée avant de s'aller pendre à un figuier neurasthénique. Nous en passons et des meilleures. Entre la sarbacane des Télécons qui fléchait des messages erronés à tire-larigot, et les cartes à puces qui aspergeaient leurs utilisateurs de limonade en guise d'argent liquide, rien n'allait plus dans la ville, tout se déglinguait, tout se détraquait. Malédiction, qu'on vous dit. Sorcellerie et mauvais oeil.

Kergal le savait bien, lui aussi, que la cité prenait du plomb dans l'aile. Il avait soupçonné l'existence d'une cabale qui complotait dans l'ombre, bien avant que ne tombât l'affaire de la flûte. Et fort de l'expérience passée, il lui était naturellement venu à l'esprit la première hypothèse qu'aurait émise n'importe quel homme de bon sens : un conflit souterrain se fomentait entre le parti des Ogres et le clan Torchecul. Et quoi d'autre sinon ? Depuis le Déluge, il en avait toujours été ainsi. Devant le malaise croissant, le roi avait même envisagé d'établir une partition de cette populace interlope, qu'aurait concrétisé un grand mur mitoyen : les Ogres d'un côté, les Torcheculs de l'autre.

        Mais le remède ne se serait-il pas avéré à l'usage, pire poison que le mal ? Car au lieu de tendre vers l'unité parfaite, on eût au contraire accentué le clivage social : "le mur murant Zatlan rend Zatlan murmurant", chuchotait-on de toutes parts. On eût accordé une légitimité à une guerre civile qui, jusqu'alors contenue et larvée, ne demandait pas mieux qu'à sourdre des profondeurs et se répandre dans le royaume. Il aurait suffi de désigner les trublions du doigt, pour que tous ces agités du bocal levassent une armée. Du reste, déterminer qui se réclamait de l'Ogre ou du Torchecul, voilà qui donnait bien du fil à retordre au pauvre Grattecul. Peste, nul partisan n'affiche sur son nez. Il agit de coutume à la dérobée, la nuit tombée, sous l'oeil poché d'un réverbère. Il sert ses prestations avec un courage discret, le brave, plus chiche que capon. Gloire aux héros !

Notez que l'Intendant avait conçu à toutes fins utiles, une ingénieuse méthode de contrôle. Le sondage s'appuyait sur la nature des consommations qu'offraient traiteurs et restaurateurs, implantés de façon homogène dans la cité.

        Attendu que les Torcheculs adoraient le caviar cependant que les Ogres idolâtraient le veau, on pouvait estimer les proportions par quartier, grosso modo. Toutefois, quatre contingences altéraient les calculs : on n'était pas à l'abri de la mauvaise foi d'un traiteur tendancieux, les sans domicile fixe habitaient partout mais ne mangeaient nulle part, tout quidam n'avait pas de quoi s'acheter ces denrées dispendieuses, et enfin "tel qui savoure du caviar le lundi, peut samedi se ruer sur la tête de veau."

        Eh quoi ? Qu'ai-je donc dit là de nouveau ? Les hommes sont les hommes, et ventre affamé ne prête pas l'oreille. Et vous reprendrez bien avec moi une petite assiette de foie de veau ? C'est excellent pour le cerveau.

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