La Quête d'Aldoran, roman en ligne

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        On entendit soudain un bruit tonitruant qui évoquait un long roulement métallique, qu'une série de chocs périodiques, de cliquetis, et de jurons étouffés entrecoupaient. Cela provenait des abords immédiats de la cathédrale d'Alpétra. Une ombre cauchemardesque de dix mêtres de hauteur et emberlificotée dans une cape à faire crever de jalousie Dracula longeait les murs et, sans doute par excès de précaution, en se retournant pour s'assurer qu'on ne la suivait pas, s'était-elle embronchée inopportunément dans cette poubelle à moitié vide qui dévalait à présent la rue en pente raide et rebondissait de proche en proche, sans que rien ne semblât vouloir mettre un terme à sa rocambolesque odyssée. L'autre, le coeur battant, le souffle suspendu, s'applatissait comme une crèpe suzette dans un renfoncement de muraille providentiel. Par chance, personne ne pointa son nez au-dehors, pas même les trois grenouilles de bénitier que vous savez. L'habitude des cloches, peut-être ?

        L'ombre poursuivit sa progression à pas feutrés jusqu'à ce qu'elle parvînt à une sorte de presbytère contigu à l'édifice. Et en effet, cette dépendance abritait les vieux os de frère Gallinaccio, le célèbre maître de cérémonie de la cathédrale. L'homme chenu et blanchi sous le harnois n'officiait presque plus. Il y avait belle lurette que la méditation sur le Cristal Vert avait supplanté toute forme de liturgie, de messe, et de momerie d'une autre ère. Depuis que Sourdingos se produisait en Alpétra, le frère jouait essentiellement le rôle d'attaché culturel et d'imprésario. "Au commencement était le Verbe, donc Aleph est musique", répétait-il sans cesse à ses ouailles.

        L'enceinte qu'embarrassaient le lierre grimpant et la bryone n'était pas de la prime jeunesse, elle non plus, du moins si l'on mesurait son âge à l'aune des lézardes, des gravois, et des ondées de salpêtre qui s'abattaient sur les épaules du gargouillesque inquisiteur. Seul, au deuxième étage et en surplomb, un encorbellement ajouré par deux fenêtres ornées de croisillons en fer forgé sauvait un peu la mise de cet ensemble au rez-de-chaussée franchement piteux. Peut-être l'avait-on voulu ainsi ? Quoiqu'il en soit, c'est à peine si la chose put découvrir la modeste entrée, guère moins efflanquée qu'une meurtrière dans une tour de guet, et dont l'étroitesse singulière ne trouvait qu'une explication plausible : on ne souhaitait pas voir pénétrer dans ce logis plus d'un homme à la fois. Et sans courir, encore...

La créature crocheta le huis. Il était constellé de madrures et chironné comme une vraie fausse porte de brocanteur, l'un de ceux qui n'ont pas leur pareil lorsqu'il s'agit de rajouter deux siècles en cinq minutes à une armoire bancale à Kobold qu'on vient juste à l'instant de débiter sur l'affreux frêne perclus de nodosités de la voisine, avec la bénédiction du hibou complice.

        À tâtons, l'ombre s'infiltra de profil dans la fente. Une odeur âcre lui prit la gorge à partie. Emblématique des demeures des vieux garçons mal entretenus, une corbeille pleine à ras bord de linge moisi trônait sur une commode emplâtrée d'encaustique. Sur le meuble, à côté d'une tablette de nougat rance, un cendrier ; dans le cendrier quatre mégots, trois asticots, et un vieux peigne édenté. Aux pieds de la commode, d'antiques croquenots. Pendouillait à un clou minable une lamentable peau de chamois...non, un imperméable fatigué qui connut trop l'embrun. La tapisserie, d'un gris aussi jubilatoire que celui de la cravate d'un collecteur d'impôts se gondolait par endroits, cloquait même, ou bouclait en frisettes, du moins la fraction de papier peint qui avait échappé au zèle des souris dentellières, et ce en dépit de Raminagrobis et du joli sac de farine de chènevis empoisonné qu'une main secourable avait déposé à leur intention tout exprès. Épisodique, le plancher, à claire voie ; pour ainsi dire un râtelier. Et les rares lattes gonflées d'humidité qui restaient en place formaient à ce point saillie que c'en devenait dangereux.

Téméraire, la chose s'aventura dans le couloir noir qui s'offrait à sa vue et tortillait comme un coude, puis, après qu'elle eut charrié derrière sa cape écarlate un monceau de toiles d'araignées qui la transformaient en traîne nuptiale, elle déboucha sur une cour intérieure dont la vétusté se montrait digne de ce qui avait précédé. Le chiendent y menait bon train de vie. De quoi monter une coquette affaire de brosses à habits. Mais la chose, qui se moquait de la botanique comme de l'an 2000, ne perdit pas courage. Elle s'était de toute évidence introduite à dessein, et pas pour herboriser. Que cherchait-elle, cette créature nettement plus râblée que son ombre ?

Nous aurions pu nous interroger des lustres durant, si un remue-ménage insolite n'avait rompu le silence. Cela provenait du fond de la cour. La chose s'approcha. Elle écarta le fouillis de ronces qui masquaient ce qu'on supposait n'être a priori qu'un mur anodin. Mais le dit mur comportait une porte et la dite porte, en un clin d'oeil fracturée, s'ouvrit sur... un immense poulailler !

        Ah, les poules de frère Gallinaccio ! Quel poème. Précieux bien protégé d'entre tous les biens du monde ; ineffable richesse, splendeur, trésor au doux plumage, corne d'abondance, Eldorado gloussant qui poussait son heureux dépositaire à se grimer en gueux par discrétion. Ordre du Roy. Confidentiel. Peste, c'est que ces poules-là, sèches ou mouillées, n'avaient rien d'ordinaire. Car enfin quoi, songez qu'elles pondaient des oeufs à la coquille d'or. Oui môssieur, en or. "Une poignée de graviers qui descend au gésier, égale une généreuse once de blond métal assurée" serinait le bon frère. "Galline caquetant, gallinacée akacotant, pataquès cacophonique coquecigrutant pour les cocottes à la coquelicote crète picotant. Nous sommes la suprême tentation du fesse-mathieu et de tous les envieux", comme dit Akakoc, la belle gelinotte. Des poules aux oeufs d'or ; des poules alchimiques ! Rien de surprenant que Kergal eût ordonné que l'intendant tamponnât sur le croupion de ces charmants volatiles la mention "top secret". Leur numéro de châssis, aussi.

        Le lecteur attentif se demandera sans doute pourquoi l'on accordait à l'or de Gallinaccio un égard auquel celui des Kobolds n'avait pas droit. Après tout, sous n'importe quelle latitude, l'or sera toujours de l'or. Oui et non. Question de point de vue. Ce n'était pas le métal solaire qui importait au roi, mais plutôt la phénoménale production d'énergie qui accompagnait la transmutation alchimique de la ponte.

        Une énergie du plus haut intérêt scientifique et technique. L'esprit universel de Kabbalius, en effet, avait su tirer parti de cette découverte sans précédent dont les avides Xuglons n'avaient pas encore eu écho. De toutes façons, ils n'auraient rien compris. La principale application en était le carburant pour astronefs, les fameuses soucoupes volantes que seuls les imbéciles, pauvres vessies dénuées de lanternes, relèguent dans la panoplie des légendes, des fariboles et autres attrape-gogos. Ils me font songer, non sans une pointe d'agacement, à tous ces détracteurs de Christophe Colomb qui, naguère, sous prétexte qu'ils avaient la tête plate, soutinrent contre vents et marées que la Terre devait l'avoir aussi. Le Moyen-Âge rôde tout près de nous...



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