La Quête d'Aldoran, roman en ligne

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        Aldoran et Smigoll, de nouveau, se retrouvèrent seuls, sans lumière, sans eau, sans pain, sans abri ni chaleur.

--Quand je te le disais que nous étions perdus se lamenta Smigoll, que tout ce qui le rattachait à la condition terrestre déprimait.

        --Pas encore, regarde : 0l Men nous a légué cet oeil panoramique.

--Fichaise ! Tu as confiance en ce nabot, toi ? Et puis l'oeil ne remplacera pas mon escarboucle. Même si tu le lances, ça nous fait une belle jambe. Nous devrons marcher encore, encore, et encore, et lui courir après. Panoramique, mon oeil, oui !

        .     --Essayons toujours, proposa le prince.

        --Pour que tu l'envoies trois mètres devant ? Peuh, la belle affaire...

        Mais Smigoll sous-estimait Aldoran. L'enfant, en effet, avait l'insigne honneur de figurer en bonne place dans les tablettes de Scribouillas et comptait parmi les membres de la Confrérie des Sacrebleus. Et non des moindres, comme en témoignait son score de cinq mille deux cent six points ! Que voulez-vous ? Un fils de roi s'ennuie plus qu'un rat mort, dans son palais ; il faut bien qu'il s'occupe et trouve à jouer avec les garçons de son âge.

Aussi ne se séparait-il jamais de son lance-pierre favori. Il le sortit donc de l'une de ses poches et propulsa l'oeil du Nain à une vitesse fantastique.

        Swizz ! Aldoran se sentit projeté en même temps que l'oeil. Aldoran était l'oeil, l'oeil était Aldoran. Quelle ivresse, quelle griserie ! Être aspiré par ce pouvoir ascentionnel, au-dessus de tout, inaccessible et rebelle ; échapper à la loi tyrannique de la pesanteur ; se mouvoir avec l'agilité d'un esprit sans entraves. Ô rêve, ô utopie, ô gageure insensée ! À présent, il comprenait mieux Smigoll. C'était comme épouser le firmament, le boire, l'assimiler, tout voir et tout savoir, tout palper, tout embrasser en un vaste regard dans la même seconde. Quand l'oeil accélérait, la conscience augmentait. Dilatation, expansion de soi, conquête de l'Infini. Aldoran jonglait avec les planètes, touchait des doigts les étoiles innombrables, taquinait les nébuleuses, et s'en allait chatouiller le coeur rempli de joie les côtes d'Orion, le Grand Veneur du ciel. Une joie qu'il aurait voulu étendre au cosmos tout entier, qu'il aurait voulu prolonger pour l'éternité. Car l'espace était lumière, onde pure, gerbe éclatante de feu ; l'espace était musique, couleurs, formes et mouvements ; une salle des fêtes pour dieux interstellaires.

        Oui, à n'en point douter, il le sut, le prince.Il eut un bref moment ce sentiment d'évidence qui vous révèle en une fulgurante intuition ce pour quoi vous êtes né, et ce que votre vie sera. Voyageur, il deviendrait voyageur. Pour sûr. Où, quand, comment, il n'en avait aucune idée, mais il savait désormais son destin lié à celui des comètes.

        La parabole atteignait maintenant son apogée. Le Temps à la vénérable barbe d'argent, essoufflé par la rude pente qu'il venait de gravir, arrêta son horloge. Du moins suspendit-il son inexorable et puissant balancier qui construit et détruit, tour à tour, projets, espérances et mondes.

        Des souvenirs remontaient à la surface. Les questions affluaient et fusaient. Où était père, où était sa nounou ? S'inquiétaient-ils ? Ils avaient dû tenter d'émettre, en guise d'avis de recherche, l'un de ces hologrammes géants qui survolent les toits de Zatlan en cas d'urgence... Et puis, il y avait ce visage de petite fille qui hantait ses rêves et qui lui souriait tristement. Une fillette aux fins cheveux d'ébène, au teint pâle et à la grâce féline, qu'il n'avait jamais rencontrée qu'en imagination. Idée stupide : une fille, ça ne joue pas au lance-pierre ! Ça n'est donc pas intéressant.

        Pensée saugrenue... Qui était-elle ? Existait-elle, seulement ? Et puis, il y avait aussi ce vieil homme très sage qui parlait toutes les langues et qui l'accueillait dans sa maison, avec le plaisir non feint de celui qui retrouve un ami longtemps absent. Lui, il souriait d'un air engageant, lui découvrant des dents d'une blancheur immaculée comme l'ivoire. Un sourire qui semblait lui dire : "Oui, mon enfant, vas-y, continue. Tu foules le juste sentier. Écoute la voix de ton coeur et tu sauras où aller.

        Saturne, déjà, retournait son sablier au lourd socle de plomb et recommençait à égrener le chapelet des Heures, car les visions se dissipèrent et la chute s'amorça. Narquoise, la forêt présenta sa face énigmatique de sphinx au pauvre prince désabusé qui, bientôt, n'eut plus qu'une seule certitude à revendiquer : celle de finir aplati comme une crêpe de foire entre un merle moqueur et un caribou surpris. Mais de réponse à sa question fondamentale, point ! Et pendant qu'il s'approchait du sol en vertu d'une équation de balistique devenue célèbre depuis, Aldoran vit une chaumière, puis, une cheminée dont il parcourut le long col bourré de suie, et floup !


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