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Mais l'indignation nous égare. N'oublions pas notre histoire et nos deux amis qui commencent à geler, là-haut, ni notre assiette de foie de veau qui à vue d'oeil refroidit.
Le dragon absorbait l'oxygène piquant de l'atmosphère par ses naseaux de cheval fou. Il prenait sa goulée comme un cerf que la saison des amours aurait mis en appétit. Il traçait dans le bleu moiré du ciel maintes figures elliptiques et alambiquées, à la manière d'un papillon enivré des essences de fleurs. Il planait, il tournoyait, il vrillait en tortillant sa queue de contentement, il poursuivait les nuages cotonneux qu'un vent à décorner les boeufs chassait vers Gigaudon en sifflant comme un potache dans une cour de récréation. Aucune comparaison avec le musée lapidaire d'en bas où l'on se heurtait au premier galapiat venu. Ici au moins, on avait toute la place pour soi, on échappait à la promiscuité, on respirait, bref.
Et que le monde semblait petit ! Mais cela n'ôtait rien au prestige des grandes réalisations urbaines, la perspective plongeante en accentuait au contraire la magie évocatoire.
On ne pouvait rester insensible, en effet, au charme des pelouses du parc de l'Université qui se déroulaient comme de longs tapis verdoyants au beau milieu des demeures-champignon clairsemant les quartiers résidentiels. Du boulingrin pour jeux de boules cubiques. Ces tapis s'effilochaient en des milliers de minuscules sentiers capillaires et moussus conduisant jusqu'aux épaisses frondaisons de la forêt de Kermalia qui entourait la cité de ses tendres bras maternels.
Les sentiers en question constituaient autant de passages protégés pour les Lutins. Ainsi ne risquaient-ils pas de finir sous forme de galettes, piétinés par une horde de Cataclops au galop.
Les Lutins de Kermalia avaient coutume de se rendre en faculté chaque matin, dès que le son de la conque de huit heures annonçait le début des cours. La municipalité zatlante les utilisait dans le cadre d'un Contrat Emploi Solidarité où en contrepartie d'une musette garnie de biscuits au beurre et d'une tasse de chocolat chaud dont ils raffolaient, il leur était demandé de mimer à l'attention des singes acclimatés de Kabbalius et des sourds-muets une version doublée de l'exposé des enseignants. Ces derniers ne voyaient pas la chose d'un très bon oeil, étant donné le zèle par trop démonstratif de certains qui avaient tôt fait de détourner l'attention de l'auditoire. Cela finissait toujours de la même façon : un immense éclat de rire qui tournait à la foire d'empoigne, et la démission du professeur que l'exubérant interprête avait couvert de ridicule et de poil à gratter.
Le doyen de l'Université qui n'avait rien d'un âne, prit la seule résolution intelligente qui s'imposait à lui : titulariser les Lutins et renvoyer les titulaires. Cela coûtait moins cher, et les enfants apprenaient plus de choses utiles en trois grimaces expressives, qu'en cinquante soliloques ennuyeux dénués de toute poésie pastorale. En résumé, au Professeur Catacombis, on préférait le bon Lutin Galimathias.
Et il fallait le voir, celui-là, s'élancer au-devant des étudiants assis en rond sur l'herbe. Plus vif qu'une mangouste aux aguets, sautant deçà delà comme un cabri, il patouillait des ouzeaulx, binait et sarclait le gazon de ses tatanes pointues, exécutait un numéro de claquettes à la Fred Astaire. Il gratouillait, griffouillait, retournait la glèbe de ses doigts nerveux pour expliquer les simples ; il boxait les mulots, poivrait le nez des chiens, gifflait les marmottes, accrochait aux oreilles des taupes cent perles de rosée. Il se roulait dans la luzerne et la saponaire, le serpolet aux dents, et recueillait en se frottant les subtiles fragrances du réséda et du genêt à la parure d'or.
Il marquait la pause en s'allongeant sur un picotin d'avoine, puis reprenait la cadence aussi sec, escopettant de la bouche, jouant du xylophone sur le dos des hannetons, du violon avec des ailes de cigales, du hautbois en soufflant dans le bec des canards, tout en jonglant avec les quatre plus beaux radis de Maître Amphigouris.
Il achevait enfin sa course, le postérieur piqueté de chardons et de panicauts, et le petit bonhomme atouré et pimpant du début laissait place à un épouvantail dépenaillé, extirpant les poux de la tête des singes qui se mettaient de la partie, et se balançaient en mesure en frappant des mains comme de petits nigauds.
Le lecteur un tant soit peu observateur aura sans doute remarqué que la pédagogie zoranienne était des plus permissives. Trop, peut-être. En vérité, les sages zatlantes avaient compris de longue date que mieux valait vivre en imbécile heureux et bien portant, que de posséder tout l'entendement du monde et de crever d'angoisse métaphysique dans un fauteuil roulant. En outre, force leur était de moduler l'enseignement sur les besoins de la vie active. Car enfin quoi ? Que pouvait-on espérer transmettre à des jeunes qui, dès la sortie de l'école, seraient confrontés à ce genre d'annonce :
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