La Quête d'Aldoran, roman en ligne
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Surtout que depuis quelques mois, les Kobolds tentaient de déjouer sa vigilance au moyen de mille subterfuges, en vue de se glisser en "cati mini" dans la salle du trésor. Ils en ressortaient en général les poches bien pansues, pourvues d'une généreuse provision de cailloux aurificques, juste avant de s'acheminer d'un air pataud en sifflotant ingénument vers le nouvel estaminet de Boicussec afin d'y taquiner la chopine, et, comme par hasard, d'y "causer affaires" avec ce vieux fagoteur de Sousgrobis qui dissimulait son sourire patelin dessous une barbe dégueulasse et poisseuse de dix mille ans.
Il les régalait d'un succulent sanglier rosti au tournebroche à feu doux modérez ; il leur offrait à fumer un peu d'herbe d'Attrapecouillon, plus trois barriques de jus de gencives de cancrelat. Puis on se foutait de la gueule du Xuglon à la tête de loup affublé d'une moumoute en peau de mérinos et à la dégaine de canard boiteux qui s'était assis à l'autre bout du troquet. Et hop ! tope-là vieux frère, marché conclu, Rataton avait bien raison.
Ainsi connais-tu désormais, lecteur privilégié, le terrible secret de la transmutation du fer en or... Mais de grâce, ne le révèle qu'à tes meilleurs amis.
Smigoll n'avait jamais cru qu'il fût bon de dévoiler à son petit hôte la réelle étendue et portée de sa science des choses. Il feignait l'ignorance et l'animalité. Ce dialogue de sourds ne lui aurait, sans aucun doute, rien apporté d'autre que des ennuis, ou quelque corvée supplémentaire. Il avait appris à se méfier du pragmatisme laborieux et borné des casseurs de cailloux qui ne percevaient la finalité du monde qu'au travers de pics, de pelles, et de pioches ébréchées. Certes, les élémentaux du sous-sol avaient toujours vécu ainsi, de génération en génération, tirant de l'obscurité même de leur ouvrière condition, toute la gloire de leur félicité. L'esprit du charbonnier. La première urgence. À la force, les pauvres bougres ne savaient plus au juste s'ils piochaient pour vivre ou vivaient pour piocher. Leur conditionnement était devenu tel, que si la nature leur eût donné le choix, ils n'eussent rien changé. Le pire, c'est qu'ils semblaient très heureux, en dépit de la rudesse de leur ordinaire.
Ô Créateur de toutes choses, m' expliqueras-tu ce fascinant mystère ? Pourquoi une poignée de terre illumine-t-elle le visage des uns, quand pour d'autres, l'univers entier n'y parviendrait pas ?
C'était désolant, car enfin quoi ? Il existait un ciel, là-haut, un soleil qui brillait pour toutes les créatures, et Smigoll avait des ailes, lui. Son intelligence aérienne réclamait d'autres égards. Il avait soif d'horizons neufs, d'espace vierge, de mouvement, d'aventures, d'infinitude, et non de cette sordide geôle minérale qui l'étouffait et l'entravait à la fois. Les Kobolds étaient bien gentils, mais pour la conversation, bernique ! Ils ronflaient, grommelaient ou s'esclaffaient en frappant tantôt du marteau, tantôt râclant comme des forçats enragés les entrailles de la terre qui gémissait toutes les souffrances de l'enfantement.
Aussi, la venue du prince Aldoran avait-elle réveillé la curiosité naturelle du dragon que des siècles d'abrutissement tellurique n'avaient qu'assoupi. Il ne voyait pas souvent les hommes, excepté le chevalier Asgard une fois l'an pour monter un nouveau canular à la Dryade.
--Viens avec moi dans ce coin, là, que nous causions à l'écart, dit-il en aparté au prince. Ne fais pas cet air étonné devant Hafnor. Pour lui, je ne suis qu'un idiot de dragon muet, et je tiens à le rester, comprends-tu ? Il ne doit rien soupçonner.
--Goulou, goulou, goulou ! ça alors, mais tu parles, Smigoll ? C'est d'accord. Très amusant, comme jeu.
--Ça dépend pour qui... Dis-moi, petit d' homme, c'est comment, là-haut ?
--On y voit plus clair qu'ici, et on ne s'enfonce pas dans la boue à chaque pas. Mais les pierres y sont moins belles. Tu en as une bien jolie sur ton front.
--Ça, je sais. Mais le ciel, je te parle du ciel. Est-il toujours suspendu au-dessus de la terre ? Les dragons y volaient, autrefois. Et maintenant ?
--Seulement ceux des écuries de mon père. Les autres ont disparu. La Dryade veut tous les manger. Tu as de la chance de vivre là, sinon, toi aussi, couic, à la casserole !
--Sauf si je devenais dragon royal, n'est-ce pas ?
--Oui, je voudrais bien, mais les équipages sont au complet, et "malgré la réelle qualité de ta candidature, il n'y a pas de poste à pourvoir correspondant à ton profil", comme dirait l'intendant du palais.
--Bah, il n'y a qu'à m'échanger avec n'importe lequel de tes dragons stupides. Je les connais, ceux de Kibbalion : tous des pistonnés. Ils n'inventeront jamais la poudre, mais pour ce qui est de cracher du feu dans une caverne, ils peuvent, ça je te le garantis. Leur voisinage ne m'enrichira pas beaucoup, mais au moins, je vivrai à l'air libre. Alors, s'il te plaît, sors-moi de ce cloaque infernal. Comme tu es le prince, Hafnor n'osera pas s'y opposer.
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