La Quête d'Aldoran, roman en ligne

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        Mais revenons à notre bon prince et sa défunte épouse, lancés à l'assaut des étoiles dans leur capsule où Smigoll crachait dans les tuyères. Une précision technique d'abord : il me fallut moi-même m'embarquer à bord, ne fût-ce que pour vous conter la suite de leur odyssée. Du moins m'accrochai-je à la coque de l'astronef, évitant ainsi de les déranger et de leur montrer le bout de ma queue. Vraiment, on devrait attribuer à certains narrateurs une prime de risque ! Bref. Je commençais à m'ennuyer comme une vache folle morte, lorsque je m'avisai de ce qu' Aldoran monologuait. Un stage chez l'ascète Insectemystic m'avait appris, en effet, à lire les pensées dans les yeux :

        " À présent je suis là, ma bien aimée. Rien que toi et moi, face à nous-mêmes, nos deux consciences à nu. Dépouillés de toutes les vanités du monde, nous nous élevons, sereins, vers les espaces infinis et purs. Notre vaisseau de noces, un mausolée de glace. Mais qu'importe ? Vivre ou mourir, c'est chose égale car nous sommes unis et rien ne nous peut séparer. La mort viendra bientôt me donner son baiser de givre libérateur, afin que, moi aussi, je parle la langue des ancêtres et reprenne avec toi le cours de notre causerie d'amour, un bref instant interrompue.

" Non, je ne suis pas fou. Je sais que tu m'entends. C'est mon ouïe qui n'est pas au diapason, et qui ne perçoit pas encore les subtiles pulsations de la nuit où tu m'attends couchée. C'est que, nous autres mortels, sommes un peu durs d'oreille. Allons, le terme du voyage approche, je le sens, car déjà le froid s'installe dans mes os. Mais tant qu'il me reste une once d'éveil, un soupçon de présence, je veux penser pour toi. Jusqu'à ce que le Zéro Absolu arrête mon souffle. Ainsi le transfert de mon âme --si elle ne gèle pas-- se fera sans heurt ni aspérité jusqu'à toi, comme une coulée d'eau claire et continue qui glisse de la Source à la Mer.

        " La Source ? je ne la sais pas. La Mer ? nul doute que c'est toi. Ah, l'eau, début et fin de toutes choses ! La preuve, regarde en bas, sur terre ; regarde comme le sol, naguère si solide, se morcelle en tous lieux et le cède à l'Océan qui monte, inexorable. Même Kermalia s'inonde. La salope, je ne la pleurerai pas. La salope. Tu vois, notre place n'était pas en ces lieux que même les éléments renient.

        " J'étais prince, il paraît. Ah, la belle farce ! Et de quoi, je te prie ? Regarde ce qui reste de mon royaume : une légion d'ombres que je n'ai pas même connues ; un tas de boue, de lave et de charbon, et peu s'en fallut que j'en fisse partie. Je me doutais bien, qu'il se passait quelque chose comme ça. Il avait beau me le cacher, ce vieux renard de Kabbalius --que sa défroque repose en paix puisqu'il n'a pas voulu venir--, il est des arrêts du destin que l'on devine, allez! Lui et ses secrets de polichinelle... S'il y avait eu un maigre espoir de sauver cette contrée maudite, le vieil homme m'eût rappelé mon devoir et de toutes ses forces retenu. Il savait. Lui, ne pas connaître la sortie des bois, mon oeil ! La vérité, c'est qu'il aura voulu me protéger en dépit de moi-même. En dépit de l'Autre, surtout. Paraît qu'il n'est pas très gentil. . .

        " Allons, pas de regret, mon prince. Derrière toi, tu ne laisses rien qui eût valu le sacrifice de te priver du charme 
des conversations avec ta douce compagne. Que je me sens léger ! Oui, me voici libéré du fardeau de la terre, de cette forêt qui m'opprimait, qui me bouffait la vie. Libre, libre, libre ! Tout va changer, désormais. Tu verras : tu ne vas plus me reconnaître, ma mie. Promis, aussi sûr que je suis bossu. Pas commode de dormir sur le dos ; ni de pratiquer la posture de la chauve-souris qui nettoie les artères et lave les idées. Enfin, ça, c'est pas le pire. Le regard des autres, surtout. Il faut toujours qu'ils en rajoutent... Pas comme toi qui m'a aimé tel que j'étais. Beau qui plaît. Connerie, si tu donnais des ailes... Moi, j'en ai pas besoin, remarque. Je sais toutes les astuces du vol magique, il paraît que je me dédouble. Planer comme un aigle, fixer le soleil, et voir plus loin que l'horizon... Ça vaut bien une petite bosse, non ? Chacun la sienne. Bigre ! Ça commence à cailler sérieux !

        " Comme je te le disais tantôt, je ne connais pas la source de tout ceci. Je ne parviens jamais à remonter jusqu'à elle. Pourquoi m'être perdu en forêt ? Pourquoi moi ? Et pourquoi cet acharnement du flûtiste contre tous ceux qui me côtoyaient ? Car enfin quoi, s'il y a un salaud dans cette histoire, c'est bien celui-là. Pourquoi ? Son mobile ? Peut-être, après tout, n'y est-il pour rien. Simultanéité n'est pas cause. Peut-être aussi qu'il n'y a pas de pourquoi. Tout est confus, tout est trouble, dans ma tête et mon coeur. Et le cryptogramme runique, celui de Zerminette, là, m'a-t-il livré tout son mystère ? Cacherait-il un autre nom ? Est-ce que je me souviens seulement de ma première vie d'enfant, tout au début, bien avant mon exil forcé ? Car bien davantage que Kermalia elle-même, c'est cette lacune de ma mémoire qui m'oppresse et me hante. Parcourai-je donc l'immensité des solitudes sans que jamais réponse ne soit donnée à ma question ? Faut-il attendre que les stalagtites me pendent de la bouche et du nez pour qu'enfin nous sachions le mot de la fin, ma blanche rose? "

        Tout à coup un éclair. Une image surgie du passé brûla toutes les pensées de mon prince. La rose... Il y avait un bouton de rose... À la tête d'un lit... Non... d'un berceau. Et sur ce berceau se penchait un visage, un visage un peu triste qui semblait réprimer un sanglot, et sur lequel il ne savait mettre de nom. C'était le visage d'une jeune femme, et cette jeune femme chantonnait, tout émue, ces paroles suaves :

Bébé, mon petit tout

Ne pleure pas et dors

Que ton sommeil soit d'or.

Petit caillou m'a dit :

" D'une pierre levée

À l'ombre d'un bouleau

Grâce au cube magique

Le nom tu trouveras

Quand tu seras plus fort

Mais fais dodo d'abord ".

Bébé, mon tout petit

Petit caillou sait tout.

        Et alors, juste après qu'elle eut chanté, la reine, des plumes lui poussèrent sur le corps ; un bec noir et deux pattes crochues ; et, sautillant à pas comptés vers la fenêtre, sans possible retour, la corneille poussa un cri de désespoir et dans la nuit funeste s'envola. Malédiction ! Maman ! Le mot... Antinéa !

        Et tandis que je jouais au prince un petit air de flûte pour le consoler de sa peine, oui, cette flûte-là, celle que détenait Simla avant que je ne le croque dans mon antre ; tandis que je frottais de ma manche le hublot embué pour qu'il aperçût ma figure amie, moi qui ne l'avais jamais quitté d'une semelle, qui toujours l'avais protégé de ceux qui lui voulaient du mal, je découvris stupéfait que nous avions la même tête. Foi de Loup-Garou, je vous le jure.

        Et foie de veau, aussi...

        Une larme perla de l'oeil d'Aldoran qui gela aussitôt. Et c'est sur cette gemme de glace, unique cristal parmi tous les critaux de l'Univers, alors que Zoranius volait en mille éclats et saupoudrait le firmament, que rompit son essieu la lourde roue du Temps.





FIN

© Joël Médina alias l'Apothicaire, 2006

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