La Quête d'Aldoran, roman en ligne

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          Les deux jeunes mariés retournèrent auprès des joyeux ripailleurs. Il ne s'agissait pas de les offenser.

      Il y aurait une encyclopédie à écrire sur les divers effets qu'induisent sur notre pensée les prémisses de la digestion, cet état intermédiaire entre veille et sommeil qui acheminera une douairière plantureuse vers des rêves de choux à la crème, et un philosophe stoïque vers la contemplation du concept d'abondance et de rotondité. On y retrouverait le spectre complet de la sottise comme celui du génie.

        Tel à la vie qu'à la table. L'Ogre imaginait Titania comme une immense pièce montée à la chantilly dont il engloutissait les organes en se lèchant les doigts, tandis que cette dernière tançait le Nain qui n'avait pas encore compris qu'on ne mangeait pas les assiettes, ainsi que Mouligas qui prenait la nappe pour une laitue. Le Faune se faisait passer de la pommade par l'Ondine Falbala, cependant que Karaboss lui sciait sa jambe de bois ; et Obéron tramait un complot avec les Filles de l'Air pour dégoûter définitivement l'Ogre de la gastronomie et partant de sa femme. Quant à Smigoll, il s'amusait à observer l'évolution aérienne de tout ce qui portait des plumes. Il crut notamment reconnaître un volatile qui quêtait quelque vermisseau à becqueter et le prit en discrète filature.

        Et Kabbalius, à quoi songeait-il ? Non, il ne rêvait pas de vaches maigres. Il ne s'était pas privé en ce jour de bombance, car lui aussi avait quelque chose à fêter : il venait enfin de résoudre l'épineux "problème de la Poule et de l'Oeuf". On intitulait ainsi le dossier top secret touchant au mode de locomotion des soucoupes volantes. Le lecteur se souvient sans doute avoir entendu le mage relater que Boulamian avait organisé un trafic de poules frelatées, de sorte que plus personne n'osait s'aventurer dans la Psychosphère de crainte de n'en plus revenir.

        L'idée fondamentale était qu'on se passerait des poules sans regret, et par la même occasion de leurs assommants caquetages et de leurs excréments cocotants. Mais alors, pas de ping-pong "K1-K2" non plus, ni de court-circuitage de l'Espace-Temps. Qu'à cela ne tienne : si l'on ne pouvait plus modeler à volonté cette entité, rien n'interdisait en revanche, d'empêcher qu'elle eût prise sur le corps des voyageurs. Très simple. Il suffisait de lancer l'astronef chargé de ses occupants plongés en état d'hibernation jusqu'à ce que, maintenu en mouvement par la seule force d'inertie, celui-ci parvînt à destination. En effet, Kabbalius venait de mettre au point les pastilles cryogéniques FRIGOLUX qui congelaient le corps de celui qui les avalait durant une période proportionnelle à la dose ingérée.

        Ces pastilles diffusaient l'essence de la rune Hagal, le cristal, au coeur des atomes du sujet : cela engendrait une froidure interne qui confinait au Zéro Absolu et figeait en confiture les électrons. Les plus petites agissaient dix ans, histoire d'échapper au collecteur d'impôts ; les moyennes laissaient aux guerres picrocholines le loisir de s'achever d'elles-mêmes ; les plus grosses endormaient pour cent mille ans, autant que les mammouths glaciaires. Frigolux existait aussi en ampoules buvables et en injections. Tous les apothicaires s'écriraient bientôt : "Avec les pastilles Frigolux, attendre le dégel n'est plus un luxe !"

        Zerminette se pencha doucement sur l'épaule d'Aldoran qui lui baisotait la main. Elle faisait semblant d'être endormie mais ne dormait pas. En réalité elle se surprenait à rêver de cet avenir qu'ils partageraient ensemble, loin, loin d'ici, dans des contrées aux rivages accueillants. Ailleurs est toujours meilleur quand on vit en vase clos. Dans cette forêt, elle sentait bien qu'Aldoran étouffait. Ces choses-là, les femmes les devinent d'instinct. Une chose mystérieuse agrippait le prince par-derrière, venue d'on ne savait d'où, du passé sans doute, et qui lui empoisonnerait à coup sûr le restant de ses jours s'il ne s'en débarrassait pas au plus vite. Aussi fallait-il mettre de la distance entre Kermalia et ses projets, couper les ponts, les infrangibles liens.

La femme-chat porta à sa bouche aux arabesques bien dessinées une belle pomme rouge qui culminait du haut d'une pyramide de fruits. Elle croqua, mâcha avec une grâce infinie, et avala, voluptueuse, une goulée de douceur un tantinet acide qui lui coula chaudement au fond de la gorge, et la replongea aussitôt dans sa rêverie amoureuse.

        Elle imaginait un pays où personne ne les connaîtrait, ni l'un, ni l'autre, une autre planète, voire. Ils galoperaient à cheval à travers la campagne, à travers bois, à travers champ tout droit, toujours tout droit, piquant des deux, sans se retourner, jusqu'à ce qu'ils rencontrassent les falaises du bout du monde. Elle se presserait contre lui, se frotterait en ronronnant à son cou musclé, et se laisserait emporter dans la frénésie de la passion. Là-bas, ça sentirait la myrrhe, le ciste et le tabac. Ils se construiraient une modeste bicoque de chaume et de torchis, boiraient du lait de chèvre, pêcheraient le poisson au harpon ou à main nue, et seraient l'un à l'autre leur unique trésor et royaume. Elle n'en demandait pas davantage. Et il jouerait pour elle une suave mélopée dans quelque flûte de Pan taillée à même le roseau de leur jardin, berçant l'enfant qui croîtrait dans son ventre, un peu comme celle qui, à présent, se mêlait en contrepoint aux chansons bucoliques de l'Ondine. Un brin maladroit, le flûtiste...

Son pouls s'accéléra soudain. Un frisson parcourut tout son corps. Sa face blêmit. Elle se tétanisa. Ses poumons se bloquèrent. Un bout de pomme, dans son pharynx...

        --Aldo... Aldoran ! hoqueta-t-elle, se levant d'un bond comme une grenouille galvanisée.

        --Mon amour ?

        --Al, Al, Al,..., Aldo...

        --Mais qu'as-tu donc, ma tourterelle ?

        --Aldo... J'étouffe ! ... La flûte...la flûte ! Arrrghhh !

        Et les prunelles chargées de toute l'incompréhension du monde, la pauvre Zerminette s'affaissa sur le sol. Le temps d'une convulsion, et elle n'exista plus.

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