La Quête d'Aldoran, roman en ligne

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        Le roi Kergal, enfin, et tous ses grivetons s'en revinrent de guerre. Tryphonar éteint, et sa meute allumée par les feux de l'alcool, on avait décimé les loups en trois coups de rapière. Si la croisade avait duré tant et tant d'années, la faute en incombait au topographe Déboussol dont les cartes muettes n'eussent éclairé qu'un aveugle. D'autant que les dragons morts de la peste pour avoir mangé des rats, les troupes allaient à ripaton. Ajoutons à cela les rhumatismes de Bouffetard, l'angine de poitrine de Boicussec et la fièvre d'Hémato qui ne rabattaient guère, joints au fait qu'il poussait un arbre toutes les cinq minutes, et qu'on avait dû tourner cent fois autour des marécages sans même s'en douter.

        On déplora aussi la perte de quelques imprudents qui s'étaient fourvoyés dans le chaudron du Démon Babybel et qu'on était allé quérir ; mais n'en faisons pas tout un fromage, ils l'avaient bien cherché.

Or donc, le roi et ses sujets arrivaient sur la fourche de Gigaudon et rejoignaient le seul embryon de route qui osât s'enfoncer d'un jet de bombarde dans tout Kermalia, lorsqu'on s'avisa de la nécessité de présenter aux femmes et aux enfants un récit qui justifiât, et dans l'honneur, une si longue absence. Une version officielle autant que concertée.

        --Épopélix, dict le roy, composez-nous sur l'heure l'une de ces gestes dont vous avez le secret.

        --J'y avais justement songé, Sire.

        --Dites-nous.

--Plaise au roy. L'Aurore aux doigts vigoureux fourbissait déjà la tonsure du Soleil de la robe sauvagement arrachée au corps de la Nuit haletante, lorsque...

        --Ah, le grand maulubec soit du mauvais chantre ! protesta Sourdingos. Or çà, fait-on de la poésie ou du ménage? Est-ce une histoire de coiffeur ou une histoire de cul ?

        --Le Temps aux doigts crochus se couvrait de pustules...

        --Quelle méchante allégorie ! Il m'en vient des boutons.

        --Et les loups tortueux dépouillaient le royaume...

        --Oh que c'est affreux, c'est affreux, c'est affreux !

        --La bouche sucrée du vent...

        --Trop mièvre !

        --Le petit Boulamian avait cassé des vitres...

        --Au plagiat ! C'est ma chanson.

        --Les ténèbres s'insinuaient sifflant...

        --Vénéneux. Dans quelle pharmacie vous apprit-on le chant ?

        --Dans leurs capes embarrassés...

        --C'est le cas de le dire : votre rythme est boîteux.

        --À des années-lumière...

        --Hem ! J' Y vois beaucoup d'années, mais fort peu de lumières.

        --Et les oiseaux chantaient...

        --Par la corboeuf ! Ah, c'est le bouquet. Non, je ne peux pas vous laisser dire ça : le corbeau croasse, la corneille craille, la pie jacasse, la caille margotte, l'alouette grisolle, le moineau pépie, l'hirondelle gazouille, l'aigle glatit, le hibou hue, la chouette chuinte, la cigogne craquette, le merle siffle, mais je ne sache pas de mémoire de musicien qu'un oiseau ait jamais chanté. Ce noble art de toucher n'appartient qu'à l'humain, et je vois par malheur qu' il vous est étranger. Les nuances, mon jeune ami, les nuances.

        --Ah, foin vous deux ! s'impatienta Asgard le Magnifique. Vos arguties de mâche-lauriers nous hérissent et nous donnent matière, à notre tour, à vous appliquer de jolis noms d'oiseaux. Que diantre : de l'éclat, de la poudre, du brio ! C'est de la guerre, qu'il s'agit. Il lui faut un récit qui ait de l'ergot, de la corne et du sabot. Une prose virile sans parement aucun. Allez-donc, mes bons messieurs, comme on dit dans votre jargon fleuri, là où le roi va tout seul, et laissez-moi narrer la chose à votre place. Que parlent ceux qui font.

        Et Asgard raconta par le menu, mieux que nous ne le saurions faire, une émouvante histoire qui attendrit jusqu'aux âmes les plus trempées, et quiconque l'eût entendue l'eût prise pour argent comptant, tant elle semblait vraie. De grands menteurs, souvent, réussissent là où le chroniqueur échoue. On croit toujours un fabuliste, mais rarement un historien. Les hommes aiment à écouter l'air plutôt que la chanson.

        Quoique les accents de la vérité y fussent mêlés, car on évoquait dans la geste la perte irrémédiable du prince Aldoran, dont on avait retrouvé dans les buissons d'Astralée un mouchoir brodé tout maculé de sang. On avait conclu à un massacre perpétré par les loups, en dépit des dénégations de ce gredin de Tryphonar qui avait trompé son monde tant et tant de fois.

Quand il eut parlé, Asgard remarqua un curieux petit lézard encapeliné qui lui courait entre les jambes. Il l'embrocha de sa javeline, et dit :

        --J'en connais une, de Dryade, qui va être contente !

        Les guerriers profitèrent de l'escale à Gigaudon pour se remettre en santé. Pas trop quand même, qu'on conservât quelque chose à montrer de ses cicatrices, de sa gueule cassée, sa patte folle. Les clampins de la Cour des Miracles iraient à cloche, ça serait pathétique, en l'espèce toutes sortes de manchots, boîteux, courtauds de boutanche, coquillards, hupins, sabouleux, calots, francs-mitoux, loqueteux, cagoux, marauds, borgnes, polichinelles et brèche-dents ; les grands capitaines à cheval, non pas palefrois de cour mais haridelles de ferme ; et le roi dans un vieux char rouillé aux roues elliptiques et aux essieux grinçants de méchante brouette, qui traînerait après soi tous les cailloux de la route dans un long panache de poussière, à faire crever les toussailleux et les coquelucheux.

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