La Quête d'Aldoran, roman en ligne

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        Les singes, quant à eux, s'étaient acclimatés à la civilisation urbaine en moins de deux. Ce n'étaient plus des sauts de branche en branche, mais de véritables bonds quantiques de l'intelligence.

        Faut-il s'en étonner ? Avec leur manie de tout déléguer, les Zatlantes les avaient fait descendre de l'arbre bien au-delà de ce qu'ils eussent souhaité. C'étaient les singes et les Lutins qui exécutaient la majorité des tâches sous Contrat Emploi Solidarité : deux cacahuètes pour trois pirouettes. Mais la fainéantise des nantis aidant, les pirouettes avaient pris de la cuisse et du jarret. Les singes aussi. Là-haut, par contre, on nageait dans sa graisse. C'est toujours de la sorte que les opulents dégringolent : la paresse et la commodité les poussant à acheter aux autres, et au rabais, le travail qu'ils ne veulent pas faire les transmutent en manchots. Une société hiérarchisée est un château de cartes : quand le vent la secoue et que la base perd patience, l'imbécile qui se retrouve le cul dans la rigole n'est pas celui qu'on imagine. À la réflexion, les grands chefs ne sont que de bien fragiles échassiers. Le problème, c'est que les peuples n'aspirent qu'à les jeter à terre pour les remplacer par des individus dont les échasses seront encore plus longues.

        Les singes s'étaient jurés qu'ils construiraient une communauté idéale, horizontale, où l'idéologie d'état serait absente ; tous égaux devant la vie sociale. Dorénavant, il n'y aurait plus ni Ogres, ni Torcheculs, ni couillonneurs, ni couillonnés, cette dualité débile ne les concernant pas, mais des philosophes fraternels, mais des singes universels.

        On commença par décréter une exception. Simla méritait une distinction à part. C'était un héros, c'était un dieu. Il était probablement mort depuis belle lurette, mais qu'importait : plus un dieu brillait par son invisibilité, plus il était puissant. Un excellent facteur de cohésion sur la foultitude. On inventa donc la religion. On inventa aussi le moulin à prières, mécanique et à ressort. C' était commode : on le remontait durant la semaine, et le dimanche il priait tout seul ; pas besoin de messe. Ce n'était pas plus sot que de communier le septième jour pour se faire pardonner les saloperies qu'on commettait avec délices les six autres.

        Le Temple-Pyramide fut vite recouvert du lierre de l'oubli puis de lierre tout court. On cracha sur la figure de la Dryade de la place à chaque fois qu'on le put : toute vérité n'est pas bonne à dire.

        On réforma l'Économie. Rien ne se réalise, sans l'Économie. Il n'existerait plus qu'un seul compte bancaire qui appartiendrait à tous les singes. Chacun y puiserait au moyen d'une carte de crédit intergalactique, plus connue des historiens sous l'appelation de "monnaie de singe". Tant qu'on voudrait. Ainsi tout le monde devint riche. C'était merveilleux. On brassait des millions. En outre, le solde ne piquait jamais du nez, attendu que dès qu'un commerçant encaissait son dû, il reversait la somme dans le "petit cochon". Ce qui fit dire à d'aucuns, que l'on pouvait aussi bien laisser sa carte à la maison et se servir dans les rayons sans règler, puisqu'en définitive on aboutissait au même résultat comptable. Il n'y eut bientôt plus que des acheteurs.

        Ensuite, on réforma l'Enseignement. On flanqua tout d'abord les anciens maîtres-auxiliaires à la porte. On craignait que le régime kergalien ne les eût contaminés. On ne conserva que le sport et la linguistique : bien suffisant pour former un honnête singe. Un grand sémiologue, l'un des pires cancres d'Alambix, professait le langage des gestes et récompensait ses meilleurs disciples en les conviant à disputer avec lui une bonne partie de Tarotins. Ça, ils comprenaient. Génération de l'audiovisuel. Tous ces animaux sur les cartes, ça leur rappelait l'époque de leur préhistoire, quand ils se pendaient après les lianes de Kermalia.

On compta quelques nostalgiques. Une poignée de singes individualistes fugua dans la forêt. Ils se ceignaient le front d'un bandeau, se passaient un anneau en travers des narines, fumaient des joints, et pratiquaient la méditation transcendantale sous les bananiers du secteur Sud-Est.

Pour relancer l'industrie du BTP, on décréta qu'on démolirait les HLM tous les dix ans afin de les mieux reconstruire. Ainsi, point de pénurie de travail.

        On supprima la Médecine. Je n'ai jamais vu de singe en liberté malade. On démantela la Sécurité Sociale du même coup. De toutes façons, les Vampires étaient partis en guerre, donc plus besoin de les nourrir à ne rien faire.

La Justice. On prononçait les sentences selon la parité du nombre de puces de l'accusé. Cela explique pourquoi les dossiers traînaient des lustres : bigre, il fallait recenser des colonies entières.

        Pénal. Bastonnades pour les fautes légères, prison pour les lourdes peines. Prison : la salle de Mathématiques de l'Université. Quelques problèmes traitant de trains qui se croisent ou de robinets qui fuient, et soit le condamné ressortait définitivement guéri de l'envie de récidiver, soit il devenait plus rosse que jamais. Dans cette dernière hypothèse, ne restait plus qu'à l'abattre.

       Un grand physicien inventa la machine à brosser les concepts : une roue dont les rayons étaient des balais-brosses qu'on faisait tourner juste au-dessus de la tête du patient allongé en incidence tangentielle. Avec variateur de vitesse, s'il vous plaît ! Plus l'individu présentait une aptitude au raisonnement abstrait, plus la rotation allait bon train : pour un intellectuel, c'était mille tours minute. On était assuré de ressortir les dents blanches et le crin impeccable. Oh, bien sûr, il se trouvait bien deux ou trois imbéciles pour lancer la roue à contresens. Un seul remède : les boucler à l'asile, où le constructeur leur en expliquerait l'usage avec moult enthousiasme. L'asile ? La salle de Physique.

        On réforma enfin l'Astronomie. Peut importait aux singes que l'espace du Cosmos fût fibré, plat, creux ou courbe ; lisse, granuleux, mousseux, quantique ou projectif ; fractal, tensoriel, chiffonné, cellulaire, réticulé ou runikulaire ; polyédrique, symplectique ou polysynaptique ;; convexe, connexe, homogène ou isotrope ; goutteux, cireux, orientable ou distillé ; décousu, labyrinthique, onirique ou spectral ; torsadé, tressé, miteux, flasque, spongieux ou grumeleux ; tamisé, visqueux, pointu ou moucheté ; craquelé, mirobolant, faribolant ou parabolique. Une seule chose demeurait indubitable : l'Univers était un grand arbre dont les étoiles formaient les fruits et les planètes les feuilles. L'espace était donc simiesque. Les fruits ramenaient à l'arbre, l'arbre à la graine, la graine à la terre, et la terre au singe. Aussi décida-t-on qu'on regarderait désormais les astres par le gros bout de la lorgnette. Tout le monde sait que c'est au-dedans de l'observateur que réside l'essentiel ; le reste n'est qu'une tartelette pour enfant mal sevré.


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