La Quête d'Aldoran, roman en ligne

Amuse-gueules - Toniques  - Purgatifs - Élixirs - Onguents - La Totale - Votre Cure
Motivations de l'auteur ------------------Début du récit--------------------------------- Racine du site

Chap1  Ch2  Ch3  Ch4  Ch5  Ch6  Ch7  Ch8

Acheter l'Intégrale en PDF

Vos commentaires sur ma page MySpace

***

        Ayant dit le prince, voici qu'un fait extraordinaire arriva. Je ne sais lequel des trois, des jérémiades du dragon, des jubilations d'Aldoran, ou que la perspective d'un déjeuner copieux leur mît l'écuelle aux dents les avait fait accourir le plus vite, toujours est-il que la clairière ne fut pas assez grande pour accueillir tout ce joli monde.

        Et quelle troupe numéreuse ! Il y avait rien moins que Triton Karaboss et Falbala, sa fille, incognito, dans le sous-marin de poche à tête de dauphin qui reliait par un siphon méandreux le lac à la fontaine ; les trois filles de l'Air attelées à leur char aux trente-six chats volants qui n'aimaient pas le vent ; le roi des Elfes Obéron et sa suite, sa femme Titania et l'Ogre du Moulin de la Cascade qui lui dévorait la taille ; le Faune rebouteux boitouillant de son mieux dans son paquet de hardes, honneur insigne, et le Nain aux mille yeux dépourvu de lunettes et le bras dans le plâtre ; la docte Mouligas, tortue, sans doute, mais qui onc' de sa vie n'avait posé de lièvre ; et enfin Kabbalius, dont les jeûnes austères l'avaient privé d'assiette trois mois durant et réduit de moitié, tant est qu'on lui lisait à présent le corps spirituel en filigrane.

        Comme on était un peu à l'étroit et que manquait l'essentiel des commodités, Titania proposa de célébrer l'événement au Moulin, agapes incluses. Eu égard aux gigantales proportions des trois humains, la Fée saurait toujours pourvoir : elle ajusterait à grand coup de baguette, et sans débours, la taille du gîte et du couvert.

--Ouaip, dit l'Ogre. C'est nous qui régalons. Du moulu fin !

        Nul excepté Obéron, jaloux du maître queux, n'y trouva à redire. Le Moulin était à deux pas, en aval, après le coude ; d'ailleurs on entendait miauler de là la lourde roue à aubes, et il est certain qu'un soupçon de graisse de Torchecul dans les engrenages en eût adouci la gorge. Plus de graisse dans les pots... Tant pis, ça occuperait les greffiers un moment et les détournerait peut-être de leur vocation de harpistes-tapissiers.

        Chacun avait apporté un cadeau de mariage. Vous eussiez cherché en vain fanfreluches et rubans, timbales en argent et potiches encombrantes, rideaux, nappes, machine à coudre, meubles, marteau, scie et rabot. Non pas. Quincaillerie de citadins dont on n'avait que faire ici. Il était d'usage d'offrir un caillou personnel aux nouveaux mariés. Un caillou d'intention, qu'on disait. Une gemme que le participant avait ramassé à la pleine lune à minuit, et qu'il avait retourné sous son polochon toutes les nuits suivantes, à chaque fois que le hibou huait, imprégnant ainsi l'objet de ses pensées pures du moment et qualités propres. Ça valait tous les mouchoirs brodés, tous les ronds de serviette, toutes les pendules du monde : n'importe quel imbécile peut s'acheter un coucou, ça ne l'oblige en rien et ne prouve pas qu'il sache l'heure. Coucou !

--Moi, commença Ursula, je vous offre l'émeraude. Ainsi connaîtrez-vous votre coeur et comprendrez-vous la magie de la nature. Elle vous éveillera à la beauté des choses, de sorte que l'harmonie ne vous quittera pas.

        --Le rubis que voici vous gardera de la colère, dit 0l Men. Et, hem ! ça évitera qu'elle te fasse cocu, mon vieux, ajouta-t-il au prince en aparté. Suis mon regard et vois cet Ogre : il chatouillera les tétins de Titania avant l'aube prochaine ou je ne m'y connais pas.

--Mouligas vous offre le jade vert. Longévité vous connaîtrez. Et aussi l'améthyste pour qu'il entre dans votre caboche un peu de sagesse, si c'est possible. Ah, crénom, ces jeunes !

--Faut-il encore dissiper votre peur de l'inconnu et de cette partie de vous-mêmes qui cache les réponses aux questions que se pose l'autre, nuança Kabbalius. Un seul remède : le noir onyx.

        --Que votre union soit solide et féconde, ajouta Falbala nostalgique. L'aigue-marine y veillera.

        --Foi de Karaboss, la turquoise vous rendra tout déplacement agréable, et le lapis-lazzuli vous permettra de deviner ce qui se passe à l'autre bout, comme si vous y étiez. C'était le moins que je pouvais offrir à celui qui sauva jadis ma fille.

--La calcédoine bleue pour l'éloquence, le mal de gorge et le voyage dans l'éther subtil, dit Obéron. Il vous poussera des ailes...

--En vérité, tout cela ne vaut pas tripette quand on est mal fichu, objecta le Faune. La santé d'abord. Le saphir vous calmera le mal de dents, combattra vos infections malignes, mais vous protègera aussi du redoutable fléau de la pauvreté et des escroqueries. Et puisque j'y suis, ajoutez-y l'aventurine qui apaise les coeurs chancelants ou capricolants.

Aldoran s'empressa de remercier et mit les gemmes dans sa poche. Il aurait tout le loisir de les contempler avec sa compagne plus tard.

        La munificente Titania frappa trois fois des mains. Aussitôt se hâtèrent les Elfes et les Fées pour apprêter la table. Ce fut un tourbillon d'ailes qui vibraient dans l'atmosphère joyeuse de l'assemblée et renvoyaient dans les yeux éblouis mille éclats, mille flammèches. La nappe blanche à guipure se posa sur la table avec la majesté d'une soie de pêcheur à la mouche qui se déroule avec lenteur. Les assiettes roulaient, la soupière volait ; le pain elfique qui aiguise l'esprit sautillait dans la huche ; les grains de raisin pleuvaient dans la corbeille à fruits. Tout ce menu peuple affairé, grouillante fourmilière, peignait dans les airs un tableau impressionniste aux motifs incessamment repris. Vision de l'éphémère. Tout dans l'instant.

On servit la soupe aux choux. L'Elfe Puck, non sans malice, fit un "splach" dans l'écuelle d'Ol Men et l'éclaboussa du haut jusques au bas.

        --Pardon, mon gros monsieur, s'excusa-t-il.

        --Oh, tonnerre ! Non, je ne suis pas gros, j'ai juste un peu la peau épaisse. Veux-tu bien disparaître, garnement?

De sa main valide, le Nain serra dans sa poche un rubis et se calma. Il n'allait pas tout gâcher avec son mauvais caractère.

        À chacun sa façon de manger la soupe. Les Filles de l'Air l'aspiraient d'une paille, Mouligas se dévissait le cou ; le Faune buvait comme dans un bol avec un bruit sonore, le Nain qui se penchait, à chaque coup y trempait sa serviette; Kabbalius qui émiettait son pain la mangeait en brouet, tandis que Karaboss et Falbala nageaient dans la soupière après que Smigoll l'eut réchauffée en crachant. Cela faisait plaisir à voir. Ce n'était pas souvent qu'on ripaillait, dans Kermalia, sans que ce fût au détriment d'autrui. On avait de la buée dans les yeux. On était comme recueilli. Un silence religieux que rythmait, façon métronome, la déglutition.

retour -128/143 - suite

http://apothicaire.fr

Amuse-gueules - Toniques  - Purgatifs - Élixirs - Onguents - La Totale - Votre Cure

Mettez-nous en marque-page communautaire !

Digg it!Digg it! del.icio.us it!Del.icio.us it! Scoop it!Scoop it! Fuzz it!Fuzz it! Nuouz Ca!Nuouz Ca!

.