La Quête d'Aldoran
, roman en ligne

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***

        Comme il disait. Le prince ne voulait pas avoir souffert en vain. Coûte que coûte, il voulait savoir. Alors, pour lui rendre cette recherche plus divertissante, Kabbalius inventa le cube Permutatis et lui en fit présent. C'était un cube qui comportait mille dés élémentaires dont cinq cent quatre-vingt-quatorze occupaient les six faces, et sur chaque face élémentaire visible de l'extérieur une lettre du grand mot, de sorte que chaque ligne du cube juxtaposait dix lettres. Le tout pivotait selon trois axes perpendiculaires entre eux, à l'instar du Rubicube qui fit tant fureur voici quelques années sur votre planète. À force de manipuler l'objet dans tous les sens, qui sait, le prince finirait bien par tomber sur le mot magique.

Passèrent deux siècles de plus, et le mystérieux flûtiste sévit encore maintes et maintes fois, sans qu'on sût pour autant son identité. Aldoran était maintenant un homme au grand complet. L'Ondine lui avait appris l'alphabet, le Faune l'habileté, ainsi que l'art de se maintenir en bonne santé, le sage la curiosité et la profondeur. Il ne lui manquait que d'être libre et heureux. L'envahissait cet indéfinissable vague à l'âme qui gâte tout...

Un jour qu' il était parti errer d'aventure, besace en bandoulière, parmi la fougère, l'aubépine et le thym sauvage, et qu'il triturait comme à l'accoutumée ce maudit cube qui ne voulait toujours rien céder de son secret, il avisa une charmante pente boisée qu'il gravit pour tromper son ennui.

        C'était une colline parfumée de mille senteurs balsamiques et capiteuses qui évoquaient le népenthès, cet antique breuvage qui délivrait l'esprit chagrin de ses lourds nuages, et du moins, si elle ne suffisait à tirer le prince de sa mélancolie, le moelleux tapis de mousse imbibé de rosée qu'il foulait avec douceur, et le calme balancement des frondaisons qui se déployaient au-dessus de sa tête l'invitaient-ils à davantage de sérénité. Curieux état, curieux paradoxe, où votre mornitude vous semble presque agréable, comme les larmes salées de votre enfance, du temps où vous osiez pleurer sans vous cacher.

Aldoran parvint vite au sommet de la butte. Non loin de cette éminence, un peu en contrebas, bordant une clairière, il remarqua un bouleau que ceignait une lumière flottante et mordorée où venaient tremper leurs plumes de satin les oiseaux et les Sylphes. Un matelas de violettes clairsemé de bouts d'écorce blanche lui faisait comme une collerette autour du pied. Le charme naturel de cet arbre attira le prince qui s'y adossa.

        L'air était frais, l'air était bon ; la brise lui effleurait le visage, et les gazouillis d'un ruisseau bleu où se désaltérait un faon aux pattes flageolantes l'accompagnaient dans sa rêverie. Tôt matin, les ombres que projetait le soleil étaient encore longues et dédoublaient les formes et valsaient avec elles.

        Pourquoi Kermalia ne le laissait-elle pas rentrer auprès des siens ? Quelle vilennie, quelle faute se dissimulait dans les sombres replis de sa mémoire pour qu'on ne lui permît pas d'atteindre la clôture ? Existait-elle, seulement ? Car enfin quoi ? Depuis qu'il marchait en ligne droite, la logique eût voulu que... Mais les chemins raboteux et la logique... D'ailleurs il n'y avait pas de chemin du tout. Cette forêt qui provenait du Pays de Nulle Part s'étendait de partout ; et rien, homme, bête, chose ou dieu peut-être, n'échappait à son étreinte tentaculaire. Oui, une immense pieuvre assoiffée de victimes. Même les brigands la craignaient, à telle enseigne qu'il n'en avait pas rencontré un seul sur sa route.

        L'ombre du bouleau avait tourné comme l'aiguille d'un cadran. Elle indiquait à présent un rocher oblong qui pointait sa pèlerine grise de vieux loup solitaire vers le ciel. La quiétude était si profonde qu'on eût pu entendre battre le pouls de la pierre. Unique, caractéristique de son individualité, on le distinguait selon qu'il fût superficiel, agressif, étalé ou pointu ; enfoncé, soyeux ou râpeux, sec ou onctueux, simple ou redoublé ; selon qu'il passât tout droit ou fît le dos rond.

        Mais Aldoran était trop replié sur lui même pour y prêter l'oreille ou l'aumone d'un regard. Il tripatouillait machinalement le cube Permutatis jusqu'à la crampe. Ah oui, le cube : quelle ironie ! Le hasard se moquait de lui. Les combinaisons, il les passerait toutes, et seule la dernière essayée serait la bonne. À tous les coups. Et puis le prince en eut assez. Qu'avait-il à s'empoisonner de la sorte la deuxième moitié de sa vie pour donner un sens à la première ? Que ne prenait-il pour exemple le comportement du Faune ou le détachement du mage ? Le problème n'existait que relativement à sa vision des choses. Plutôt que de vouloir changer l'ordre du monde, mieux valait encore changer ses désirs. Malgré son coeur...

Il haussa des épaules et jeta Permutatis aux buissons ; puis, afin que l'ironie de sa condition lui parût plus complète, il ragonna, sarcastique :

--Mitre d'ermite termine tête de termite au nez pointu de mine. À rien ne rime, minet et zer...

        Il prononça un mot. "Ouh, ouh, ouh !", entendit-il gémir dans la clairière. Sans doute le frottement du vent qui arrachait aux obstacles une douce plainte. On l'eût jurée humaine. Machinalement, le prince répéta sa phrase, dont le mot en question. "Ouh, ouh, ouh !", répondit la clairière. Et cela venait de la pierre. Celle que frappait l'ombre du bouleau. Et le prince leva les yeux vers elle. Guidé par quelque intuition il l'imbiba d'Élixir de Mollepierre. Toute la fiole. Et enfin il la vit pour la première fois. Car elle, elle était LA PIERRE, et lui, il était LE BOULEAU. Et ce fut le plus beau matin de sa vie...



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