Et un chasseur lui dit :
--Enfin,
te voilà ! Quarante ans que j'attends. Toi, et toi seule. Tu
tombes
bien. Mais aujourd'hui je suis las. Bas les armes, reposons-nous du
sommeil des anciens. Pour nous battre, il sera toujours l'heure ; tu me
mordras demain.
--Râââhh !!!
--Paix, il suffit ! Veux-tu te taire, sale bête ?
Or donc la panthère au noir de jais se fige, le regarde un temps, interdite ; puis, à pas comptés, en face elle s'assoit, et garde un air pantois. De mémoire féline, nul n'usa du françoys. Mais mue par ses instincts, de nouveau elle saute. Notre homme n'a d'autre choix que de tirer sa flèche. Au flanc gauche, près du coeur.
Et la bête gémit de douleur, hurle à fendre l'âme. D'un trait, sa vie passée lui revient à l'esprit, quand la présente fuit son corps par la fatale plaie.
Mais voici que dans un coup de tonnerre disparaît la panthère ; que du sang tombé au sol s'élève un tourbillon. La vapeur précise ses contours, tant est que bientôt une femme en émerge. Non pas femme ordinaire, mais la grâce incarnée qui par sa vénusté fait pâlir les étoiles. Elle fixe le chasseur qui lui rend son regard.
Elle pleure. Et tous deux larmoient à l'unisson sur un tertre de mousse, parmi les sylphes et la rosée, jusqu'à l'aube immaculée. Un philtre malfaisant les avait séparés. Ils se sont reconnus : car elle était Morgane, et lui, c'était Merlin. Les amants retrouvés vivront enfin heureux le reste de leur âge. »