L'Inde Dévoilée, roman en ligne

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        Tout à coup, le singe s'immobilisa devant une bâtisse encore plus sordide que les autres. Elle semblait avoir toujours été là. Un portail encadré de deux pilliers surmontés de deux grosses têtes de mort en pierre s'ouvrait sur ce qui, manifestement, était un temple. Celui-ci était peinturluré de couleurs vives, ce qui contrastait avec le lugubre personnage qui se tenait en faction devant l'entrée, immobile, assis, tout habillé de blanc et enturbanné. De ses paupières mi-closes filtrait un regard maléfique. L'homme était impressionnant, et il fallut bien deux minutes à Enfoyrus pour réaliser qu'il s'agissait d'une simple statue de cire, probablement un "baba", un maître (en hindi), ancien fondateur de la secte.

        Car il s'agissait bien du temple d'une secte. La secte des aghoris, qui se réclamaient de Shiva. Des aghoris, Enfoyrus en avait déjà entendu parler. C'était des pratiquants extrémistes d'une certaine forme de tantrisme, qui consitait à s'adonner à toutes sortes de rites inquiétants. On disait des aghoris qu'ils absorbaient du vin et de la viande à volonté, jusqu'à la limite de l'intoxication, qu'ils hantaient les bûchers funéraires et les cimetières en pratiquant l'acte sexuel au beau milieu d'ossements humains, qu'ils se nourrissaient à l'occasion de cadavres en décomposition, qu'ils n'hésitaient pas, par humilité, à manger leurs propres excréments, que si l'alcool qu'ils buvaient dans les crânes de leurs anciens amis venait à manquer, l'urine pouvait tout aussi bien remédier à cette carence. Bref, ils prenaient le contrepied de tous les usages, bravant tous les interdits, pour transcender à leur manière, croyaient-ils, l'illusion des sens et des notions dualistes de bien et de mal, simples conventions sociales dépendant des aléas du cours de l'histoire et de ceux qui la font.

        L'existence des aghoris est attestée depuis le XVIIème siècle par les témoignages de nombreux voyageurs ; ils sont implantés à Bénarès depuis le XVIIlème. Leur gourou actuel est baba Bhâgavan Ram. Malgré tous les actes macabres que l'on peut leur imputer --certainement exagérés par l'imagination populaire et la médisance occidentale, on ne peut leur ôter le mérite d'avoir fondé récemment l'un des meilleurs centres de traitement des lépreux de la ville. En effet, un immense bassin aux eaux réputées curatives, jouxte l'une des extrémités du temple, et chaque dimanche, des enfants atteints de fièvre viennent s'y baigner.

        Enfoyrus comprit que le singe avait dû dérober la clé à l'un des adeptes de la secte, et que, probablement, c'était celui-ci qui avait étranglé le bonimenteur.II était sûrement encore dans les parages. Aussi le détective jugea plus sage de n'explorer les lieux qu'au cours de la nuit, quand on ne s'attendrait pas à sa visite. C'est pourquoi il résolut de retourner sur ses pas rejoindre les autres.

Mais une seconde surprise l'attendait : la rue de la Kâshi Company avait... disparu ! Ou plutôt, c'était la "Kâshi" qui n'était plus là. À sa place, un vieux fond de commerce que les propriétaires, à considérer l'énorme épaisseur de poussière amoncelée sur la porte et les volets, n'avaient pas dû louer ou trouver acquéreur depuis au moins vingt ans. Plus de Kâshi Company, plus de Léa, envolés, Sémal, Najruddîn et Govinda !

        Je deviens fou, ou quoi ? , se dit intérieurement Enfoyrus. C'est pourtant bien la même rue que tout à l'heure. Léa, ma chérie, où es-tu ? Que faire ? Où aller ? Je ne comprends plus rien. Rien à rien. Une seule chose à tenter : retrouver Radha.

        Enfoyrus chercha Radha. Il consulta l'annuaire pour connaître le numéro de l'Uttar Pradesh Times. En vain, pas de numéro. Et pour cause : le journal n'existait pas !

        --Mabou Badji, vous connaissez ? demanda-t-il à un passant. 

        --Non, qui est-ce ? Un babou ?

        -- Et Long Tchen ?

        --Pas davantage.

Ce coup-là, une chose au moins était indubitable : on l'avait trompé, on l'avait, comme on dit, mené en bâteau. Et de longue date. Mais où commençait la tromperie ? Et qui ? Et dans quel but ? Quelles motivations ? Une voix dans son dos le fit sursauter :

        --Bonjour, docteur Enfoyrus ! Comment allez-vous ?

        --Akbar Brahmanti ! Si je m'attendais... Que faites-vous ici ?

        --Je voyage un peu pour me dégourdir les jambes. Je viens prendre quelques nouvelles des mortels avant de regagner le lieu béni de ma retraite himalayenne. Mais, qu'avez-vous ? Vous me semblez bien abattu.

        Et notre ami lui conta toute l'histoire incroyable qu'il lui était arrivée depuis leur première rencontre, dans le vol 747. Il n'omit aucun détail. Il devenait volubile, car Léa disparue, il éprouvait le besoin de se confier à quelqu'un. 

        --Fort bien, fort bien ; vous au moins, vous n'avez pas le temps de vous ennuyer ! s'exclama avec une pointe d'admiration le grand moghol osseux, en tapotant sur le pommeau de sa canne à tête d'aigle. Vous voulez que je vous dise ? Et bien je vous envie. L'Éternité sur Terre, quelle folie ! Ah, si vous saviez, si vous saviez ! Voici plus d'un Manvantara que je tourne en rond sans qu'aucun résultat tangible ne se soit manifesté en matière d'évolution humaine. C'en est désespérant. 

        --Vous préfèreriez prendre ma place ? 

        --À chacun son destin, mon ami. On ne peut pas le tromper par le sommaire subterfuge d'une pirouette ou d'un pied de nez, croyez-moi. S'il est écrit que vous devez trouver toutes les clés, rien ne sert que vous me donniez les vôtres. Elles vous reviendraient d'une façon ou d'une autre. Alors, à quoi bon ? 

        --Peut-être. Mais alors, que me conseillez-vous ? 

    --Absolument rien, jeune homme. Prenez vos responsabilités. Réfléchissez ou agissez, c'est selon. Faites-le, ou ne le faites pas. À votre guise. Soyez vous-même. Mais nous pourrons toujours en reparler un autre jour. Excusez-moi, je suis un peu pressé. Nous nous reverrons sûrement. À bientôt.

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