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Vie de la Princesse Elda




        Il était une fois une princesse qui vivait dans le Château du Royaume de Glace. Elle

s'appelait Elda. Son père, le roi Olaff était un homme plein de principes d'autrefois, et

bien qu'il tînt les siens en grande affection, l'étiquette voulait qu'il n'en laissât rien

paraître. Un roi sentimental est un roi faible, c'est bien connu. Son épouse, la reine Astrid,

en souffrait chaque jour davantage. Aussi, l'abandon qu'elle ressentait de la part d'Olaff la

poussa dans les bras d'Ulrich, le beau garde-chasse.


        Certes, Elda était bien jeune et ne pouvait tout comprendre de ce qui se tramait

autour d'elle. Cependant, sa sensibilité l'amenait à percevoir que quelque chose n'allait

pas. Très imaginative, elle comblait son manque d'effusion parentale et le vide affectif qui

en résultait par des histoires qu'elle s'inventait. Des histoires où le fils de la gouvernante

jouait le rôle du preux chevalier qui allait pour elle occire tous les dragons du voisinage.


        À défaut de dragon, le petit Jacobsen lui ramenait des lézards qu'ils allaient ensemble

sacrifier au pied du frêne Ygdrasill. L'arbre trônait majestueusement au milieu d'une

clairière alentours. Après que l'on eût prononcé une oraison funèbre à faire crever de

jalousie Bossuet, on inhumait l'infortuné reptile. Et cent jeux de même farine.


        Les années passèrent. Les jeux changèrent aussi. Éducation classique. Collège

privé, pensionnat de jeune fille. Elda avait grandi et, à quinze ans, elle était déjà fort jolie.


        Son premier grand bonheur, c'est lorsqu'elle interprêta " Le Songe d'une Nuit d'Été " de

Shakespeare. Quand elle incarnait Titania, la reine des fées, elle se sentait pousser des

ailes. Donner la réplique au roi des elfes Obéron, coiffer d'une tête d'âne ce benêt d'Urfila

que cela ne changeait guère, voilà qui la divertissait fort. À la fin de la pièce, la

salle l'acclama, et ce fut l'apothéose doublée d'une révélation. Pour la première

fois de sa vie, elle se sentit vraiment heureuse. Comme une gorgée de chocolat au lait qui

descendait réchauffer son ventre. Oui, maintenant, elle le savait : un jour, elle serait

comédienne. On lui apporterait des fleurs dans sa loge et on l'adorerait. On lui dirait qu'on

l'aime, au moins. N'est-ce pas ainsi qu'on devrait vénérer les princesses ?


        Hélas, le roi Olaff et la reine Astrid ne l'entendaient pas de cette oreille. Une

demoiselle de sa condition et qualité ne pouvait, en aucune façon, se compromettre avec

des saltimbanques. Que dirait-on, dans le royaume ? Il fallait ôter cette lubie de la tête

d'Elda bien vite. Elle reprit donc le chemin du Château et on la flanqua d'un précepteur,

d'un maître de maintien, et de trois professeurs de morale.


        Décidément, c'en était trop. Des parents qui lui dictaient sa vie, à elle ; des parents

qui lui donnaient des leçons de savoir vivre, alors que leur couple se délitait à l'évidence.

Car le comble arriva. Le roi surprit le garde-chasse tout nu avec la reine Astrid, et, quinze

jours durant, nul ne pipa mot à table.


        L'atmosphère était devenue irrespirable. Une nuit, Elda décida de bourrer un sac à

dos et de passer les grilles du parc avec Jacobsen, son complice de toujours. Le fils de la

gouvernante, qu'une pleurésie avait emporté un an plus tôt, avait confectionné des

boulettes soporifiques qu'il avait donné au molosse Hussdent, afin qu'il ne donnât point

l'alerte.


        Les fugitifs gagnèrent la forêt attenante au Château et se rendirent à la clairière

d'Ygdrasill et des jeux d'enfance. Là, une montgolfière prête à l'envol les y attendait. C'est

que Jacobsen, maintenant âgé de dix-huit ans, avait son brevet d'aérostier. N'occupant

que les modestes fonction d'aide-jardinier du roi, lui non plus, n'avait rien à perdre.


        Ils s'envolèrent donc vers des horizons qu'ils espéraient plus cléments. L'idée était

assez bonne. Qui penserait à les rechercher ailleurs que sur les routes ? Avec les trois

semaines de provisions que contenait la nacelle et les réserves de combustible, ils

pouvaient couvrir une sacrée distance.


        Tout d'abord, les choses se passèrent comme prévu. Le vent suivait la côte de

Septentrion et nos deux compagnons s'amusaient à voir moutonner la mer écumeuse.

Quand arriva le quatrième jour, l'Aquilon se leva et forcit avec toujours plus de hargne.

Une tempête, ou peu s'en faut, qui poussait le céleste esquif de plus en plus vers

l'intérieur des terres. En une semaine de ce train infernal, le duo se retrouva propulsé au

centre du continent, quelque part sur les terres du Comte de Zapatek, un tyran de sinistre

réputation.


        Comme par fait exprès, voilà que le ballon arrive sur son fief, perd en altitude, et

s'accroche au clocher principal de la ville. Il n'en fallut pas davantage pour que la

soldatesque n'apréhendât les deux voyageurs et les fît comparaître devant

leur seigneur et maître. Aussitôt on boucla Jacobsen en prison dans l'attente d'une

expulsion hors du territoire, et Elda dut suivre Zapatek en ses appartements. Il lui fit

comprendre assez tôt ce qu'il voulait d'elle, et la jeune fille de seize ans n'eut guère

d'autre choix que d'obtempérer.


        Certes, c'était le gîte et le couvert assurés, mais quel affreux bonhomme, ce

Zapatek ! Rustre, tout rabougri, cynique et arrogant, et sale comme un peigne. Le parfait

gentleman, quoi. Abandonner son innocence à ce malpropre-là, quel dégoût ! Avec

Jacobsen, c'eût été bien différent.


        L'hiver arriva. Elda parvint un jour à déjouer la vigilance des gardes et gagna la

ville, déguisée en mendiante. Mais la pauvre fille n'eut guère à attendre pour devenir son

personnage d'emprunt. Car le travail manquait, surtout pour les étrangers, et la famine

battait campagne. Pour manger un bout de pain, Elda eût fait n'importe quoi. L'errance

des rues n'est guère confortable, surtout quand on a froid, dans la neige. Des bourgeois

passent et repassent en la regardant. Oui, elle est belle, et elle va en profiter. Il faut vivre.

La délicatesse, c'est pour ceux qui ont le chauffage central, le fauteuil et les pantoufles.


        Mais la charmante Elda se jura bien que si elle se sortait jamais de ce mauvais pas,

aucun mâle n'obtiendrait d'elle ses faveurs, à moins qu'il ne filât doux comme un agneau

et ne la traitât avec le plus absolu respect. Car enfin quoi, c'était une personne avant

toutes choses, non ? Et encore ! Il faudrait qu'on rampe et qu'on la supplie...


        Un soir, un hôte singulier la visita. Ce monsieur avait une faiblesse, il aimait les

femmes à poigne. Il fut servi au delà de ses espérances. Elda lui donna ce qu'il réclamait,

pourvu qu'il s'acquittât d'une offrande sans cesse revue à la hausse. L'homme, qui avait

du répondant vint, revint, et revint encore. Il finit par confier à la belle qu'il était

directeur de cirque, et qu'il la voyait très bien triompher dans le rôle de dompteuse de

lions.


        Les choses ne traînèrent pas. Voici notre Elda partie à la conquête des feux de la

rampe. Elle apprit et s'adapta très vite. Le directeur n'en avait point menti. Les lions eux-

mêmes respectaient leur maîtresse ; tous se couchaient à ses pieds à la moindre

injonction, comme s'il se fût agi de Sainte-Blandine. En vêtements de cavalière, chapeau

noir et gants blancs, blonde chevelure en catogan, elle était irrésistible. On accourait de

partout pour voir son numéro. Encore plus pour la voir elle. Voici qu'on l'acclamait, voici

qu'on la valorisait ; voici qu'on éprouvait pour elle plein de reconnaissance.


        En dépit de son succès, Elda se sentait bien seule. Les lions ne débordent pas de

vocabulaire, pas de quoi tenir conversation. Certes, on la courtisait. Les bouquets et les

mots doux envahissaient sa loge. Mais c'était toujours la même chose. Des messieurs de

la haute société qui ne révaient de la promener dans le grand monde que pour mieux

s'enorgueillir de leur ultime conquête ; ou qui la prenaient pour un sapin de Noël en la

couvrant de parures qui eussent donné de quoi manger à tous les miséreux de la ville. Ou

alors, c'était quelque admirateur qui dissimulait derrière sa dévotion de secrètes

intentions, car le génie du canapé l'avait mordu aux fesses.


        Servir de faire-valoir ou de marchepied à la vanité de tous ces gommeux, voilà qui

ne la flattait guère. Quand donc l'aimerait-on pour elle-même ? Pas seulement comme une

icône ou un passe-temps, mais comme une femme que l'on cherche à connaître et

comprendre. Une femme : f-e-m-m-e.


        Or Elda avait remarqué que, à chaque représentation, se tenait au deuxième rang

un homme encore jeune, quoique d'âge moyen. Il venait tous les jours la regarder. Cela

devait représenter un certain sacrifice pécunier, car il était trop modestement mis pour

être riche. Mais il avait un regard doux et un honnête visage, et cela la touchait. Il la

dévorait des yeux. Il ne voyait qu'elle. Il était sur un nuage. Il ne cadrait pas avec le

décor, et l'ambiance bruyante de la populace contrastait avec sa discrétion.


        Cela dura un mois. Qui était-il ? Elda aurait bien aimé le savoir. Mais l'autre, un

timide, sans doute, n'osait jamais aller la voir. C'est qu'elle était trop belle. Il croyait qu'il

voyait le soleil pour la première fois.


        Un événement prit de court tout le monde. Un samedi, un fumeur imprudent tomba

son cigare par mégarde sur la paille sèche de la litière des animaux, et le chapiteau

s'embrasa. Il n'y eut, par bonne encontre, aucune victime, mais le cirque fit faillite. Il

n'était pas assuré contre le feu. Il fallut se résoudre à vendre les lions au zoo et à partir

avec son baluchon sur les routes d'Europe.


        Trois années passèrent encore. Elda connut de nombreux autres avatars, et finit

par arriver en France comme tout le monde, ce pays où l'on aime les mots. Elle obtint un

emploi d'ouvreuse dans un grand théâtre parisien, ce qui, certes, la rapprochait de

l'univers du spectacle qu'elle avait toujours aimé, mais la torturait terriblement, elle

qu'on avait applaudi naguère en pleine lumière.


        Au bout d'un trimestre qu'elle manipulait la lampe de poche pour placer les

retardataires, elle décida que cette fois-ci, ça serait le dernier soir. Trop de frustrations.

C'est alors qu'elle le vit.


        Pas d'erreur, c'était bien lui. Le même homme, à peine vieilli, la quarantaine juste

entamée. Le timide, celui du cirque de Prague. Et il la vit. Et il la dévisagea. Très vite, il la

reconnut :

        --Vous, madame ? C'est VOUS ?

        --Et oui, c'est bien moi.

        --Mais comment diable...

        --La vie.

        Il y eut un grand silence. Ce silence parlait fort. Il était assourdissant. Puis l'homme

tomba à genoux devant Elda, ému, la gorge nouée, mais visiblement sincère.


        --Madame, vous êtes un météore. Une étoile. Ce qu'il y a de plus beau au monde.

Vous êtes faite pour briller. Je suis auteur et metteur en scène. Je possède un fort pouvoir

d'influence sur la direction de ce théâtre. Et bien moi, je vous le dis. Venez demain à

l'audition et lisez-y ce texte. Après que vous l'aurez lu devant le jury, on se taira

longtemps. Même le vent se taira.

        L'homme, tremblant d'émotion, lui tendit un papier qu'il avait dans sa poche :

c'était une tirade de Titania, la reine des fées. Le Songe d'une Nuit d'Été. Shakespeare.


        --Madame, reprit-il. Vous allez devenir ce qu'au fond de vous-même, vous avez

toujours été. On va vous connaître. On vous aimera, on vous adulera, moi le premier.

À votre passage, tout le monde se courbera, car vous serez une reine.


        Et deux ans plus tard, en effet, Elda connut la gloire. Elle reçut sa consécration aux 

"Molière". 

        Cependant, si sa vie professionnelle prenait une voie ascendante, sa vie 

sentimentale, elle, s'embourbait. Certes, le metteur en scène était bien gentil, mais elle

avait besoin d'un homme qu'elle pourrait admirer, non l'inverse. Les idolâtres, Elda en 

avait soupé. Du reste, Éric disparut de la circulation. Le directeur du théâtre l'avait congédié,

suite à une dispute où ils avaient failli en venir aux mains.

        Elda eut bien une aventure avec le directeur, mais elle déchanta aussi sec. Il s'avéra que

ce dernier courait le guilledou auprès de toute comédienne fraîchement débarquée. La peste soit 

des cavaleurs ! Dégoûtée des inconstances de la gent masculine, elle s'essaya même aux amours

saphiques, et connut quelques temps un bonheur relatif avec Irma, sa fidèle camériste. Mais la 

complicité de deux femmes n'ayant en commun que la désillusion des mâles, cela ne mène pas 

bien loin... L'espace d'une saison et tout fut dit.

        Elda s'oublia dans le travail, drogue de tous les esseulés, à défaut de moyens plus chimiques. 

Elle se donna sans compter à la scène, tant et si bien que le Cinéma la remarqua. Il ne lui fallut 

guère qu'une année pour aboutir à Hollywood. Alors s'enchaînèrent les voyages qui la conduisirent

d'un palace à l'autre, de festival en festival. Champagne, strass et paillettes. Elle fit le tour du 

monde, mais pas à la voile, ni en solitaire, oh non, car les courtisans revenaient à la charge et ne la 

lâchaient pas d'une semelle.. Que n'eût-elle donné alors pour se retirer dans quelque retraite 

communautaire, à l'abri de tout ce micmac " plein de bruit et de fureur, conté par un idiot, et qui 

ne signifie rien " ? Non point qu'elle n'eût aussi tenté cette expérience, mais Elda était trop vivante 

pour achever son parcours sous un tipi ou une yourte, à ruminer sur la paix bovine.

On ne se refait pas.

        Et le jour fatidique arriva. Elle était revenue en France à l'occasion d'une tournée. Il pleuvait

à verse, et on la conduisait à l'Opéra dans sa limousine blanche impeccablement lustrée. 

La voiture remontait un boulevard, et le chauffeur, pour la distraire, crut bon d'allumer la radio.

Entre autres réjouissances, une chanson : " Souviens-toi de Prague ".

        Tandis que cet air nostalgique lui ramène en mémoire un pan tragique de sa vie qu'elle

s'était efforcée d'oublier, voilà que la somptueuse limousine éclabousse trois clochards assis au bord

de la chaussée qui lui lancent un chapelet de jurons. Est-ce l'effet de cette chanson qui lui rappelle

qu'elle faillit mourir de faim en échappant au Comte de Zapatek pendu par son peuple depuis, 

ou la simple compassion ? Toujours est-il qu'Elda intime l'ordre au chauffeur de stopper net, 

et descend s'excuser auprès des trois mendiants.

        Et... horreur ! elle les voit. La chose la plus improbable au monde. Tous maculés de la boue

que le luxe vient de leur cracher à la face. Côte à côte, Éric l'auteur, Jacobsen son ami d'enfance, 

et... le roi Olaff son père, désormais veuf, qu'une révolution a jeté dans les caniveaux d'Europe.

Comment diable se sont-ils rencontrés ? Mystère. Destin, quand tu nous tiens, jamais tu n'en démords !

        Le reste de l'histoire n'appartient qu'à Elda, nous ne saurions avoir l'impudeur d'en dire plus. 

Tout ce que l'on sait, c'est qu'Éric redevint metteur en scène puis épousa Elda. Oui, lui, le timide, 

le gauche, celui dont on se moquait à l'école, surtout les filles. Lui, au côté de la plus belle femme 

du monde qu'il aimait éperdument. Il l'avait portée à bout de bras et avait su reconnaître 

en elle cette part de princesse oubliée que renferme dans les tréfonds de son âme toute femme 

incomprise.


        Quelle revanche sur la vie ! Ils vécurent heureux en dépit de leurs communes cicatrices, et se 

contentèrent sagement de deux beaux enfants. Voilà ce que les conteurs ne disent jamais.



FIN

© Joël Médina alias l'Apothicaire, 2007

http://apothicaire.fr

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